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Un dossier réalisé par Khadim Ndiaye, philosophe, pour le magazine panafricain en ligne www.ContinentPremier.Com.

Notre collaborateur essaie de démontrer dans cet article que le " Mouridisme " n'est pas la doctrine d'Ahmadou Bamba, mais le produit de l'ethno-islamologie coloniale, la connaissance imaginaire de son ordre. Ce travail qui peut s'apparenter à de la déconstruction mériterait cependant à lui seul tout un ouvrage. Dr Khadim Ndiaye, philosophe sénégalais ayant vécu, à Genève et présentement au Canada, prend quelques exemples pour ContinentPremier.Com, parmi tant d'autres - qui ne peuvent tous donc être développés dans ce cadre - de la façon dont est rendu ce qui est donné comme étant la doctrine de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké.

Le vocable " Mouridisme " n'est pas seulement une simple appellation, il est aussi censé désigner le corps de la pensée d' Ahmadou Bamba. Depuis Paul Marty, le terme est passé de mode et est, chose curieuse, adopté même dans les cercles de disciples du saint homme. C'est devenu un lieu commun de désigner le mouvement fondé par Ahmadou Bamba du terme de " Mouridisme ", dénomination francisée de l'arabe " al-Murîdiyya".

Beaucoup d'historiens, de sociologues, d'anthropologues, d'islamologues, de géographes, etc., usent de ce terme sans nécessairement distinguer le sens particulier qu'il revêtait durant la période coloniale française au Sénégal.

Edward Saïd nous montrait dans L'Orientalisme (Editions du Seuil, Paris, 1980 ) comment le fait de désigner, de nommer, d'indiquer, de fixer une chose par un terme ou une expression fait considérer que ce terme ou cette expression a acquis une certaine réalité voire est la réalité. Fort de cet enseignement et désireux de trier le bon grain de l'ivraie, cet article essaye de démontrer que le " Mouridisme " n'est pas la doctrine d'Ahmadou Bamba, mais le produit de l'ethno-islamologie coloniale, la connaissance imaginaire de son ordre. Ce travail qui peut s'apparenter à de la déconstruction mériterait cependant à lui seul tout un ouvrage. Nous prendrons quelques exemples parmi tant d'autres - qui ne peuvent tous donc être développés dans ce cadre - de la façon dont est rendu ce qui est donné comme étant sa doctrine. Nous parlerons aussi, comme produit du " Mouridisme ", de l'étiquette politique qui lui a été collée et qui consistait à le présenter comme voulant restaurer l'autorité des chefs déchus à son profit

 

 

 

 

Paul Marty ou du problème du texte qui fait autorité

Paul Marty est le pionnier des études sur Ahmadou Bamba et de son ordre. Il est par ailleurs célèbre pour avoir écrit plusieurs monographies dans lesquelles il entreprit de dresser l'inventaire de l'Islam dans l'Afrique Occidentale Française (A.O.F.): Études sur l'Islam au Sénégal (1917) , Études sur l'islam en Côte d'Ivoire (1922), Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (1920), Études sur l'islam et les tribus maures : les Brakna (1921), Études sur l'islam maure : Cheikh Sidïa, les Fadelïa, les Ida ou Ali (1916), Études sur l'islam en Guinée : Fouta Diallon (1921), etc.). Pour mieux contrôler ce que certains avaient appelé " Le péril de l'Islam " (C'est le titre de l'étude du gouverneur Louis-Gaston Binger en 1906), les français avaient créé en Afrique de l'Ouest, au sein de leur Bureau Politique, une section des Affaires Musulmanes dirigée par un officier. Celui-ci se devait de veiller, entres autres, à la surveillance des marabouts sur lesquels pesait un soupçon de rébellion. Un des premiers officiers chargés des Affaires Musulmanes était Robert Arnaud qui écrivit par ailleurs Une politique musulmane de la France en AOF; il est remplacé à ce poste par Paul Marty. Ce dernier, arabisant, est considéré par certain comme l'un des plus fins connaisseurs de L' " Islam noir " (Moriba Magassouba in L'islam au Sénégal, demain les mollahs?). Dans son ouvrage, Études sur l'Islam au Sénégal (publié aux Éditions Ernest Leroux, Paris, 1917, et en deux tomes. Le tome I est sous-titré " Les personnes ", le tome II, " Les doctrines et les institutions "), Marty consacre une bonne partie à Ahmadou Bamba et à son mouvement (plus d'une centaine de pages).

Cette étude est une version légèrement remaniée d'un travail plus ancien, Les Mourides D'Amadou Bamba (Paris, Leroux, 1913). Son étude sur le " Mouridisme " quoique critiqué par quelques auteurs postérieurs n'en continue pas moins d'influencer des auteurs récents au point que l'on peut parler à la suite d'Edwar Saïd du problème du texte qui fait autorité; texte qui acquiert plus d'autorité que la réalité qu'il décrit et que l'on ne peut écarter parce qu'on lui donne une valeur d'expertise. Le discours de Marty est celui de l'agent, de l'administrateur-expert, mandaté par sa hiérarchie, pour servir " l'oeuvre civilisatrice de la France ". Il se confronte au mouvement d'Ahmadou Bamba en tant qu'acteur d'un empire colonial. Son discours avait un usage politique certain. C'était un discours de pouvoir. " Espion " de l'Administration coloniale, Marty avait la tâche d'étudier les personnes, les doctrines et les institutions islamiques du Sénégal, notamment le mouvement d'Ahmadou Bamba afin de mettre à nu ses éventuels dangers. Son étude devait permettre de circonscrire l'ordre religieux d'Ahmadou Bamba qui, disait-on, menaçait de troubler le calme du Sénégal. C'est que les colons avaient une hantise de la tranquillité. Toute velléité offensive devait être étouffée afin de prévenir toute dégénérescence, néfaste à l'activité économique.

Son " Mouridisme " cependant, n'est qu'un ensemble de représentations sur l'ordre religieux fondé par Ahmadou Bamba; représentations parce que reposant sur l'extériorité. Cela est confirmé, tout d'abord, par la manière dont il essentialise les Noirs. Marty fait de ces derniers une entité holistique formée d'éléments aux traits ressemblants. Cette vision panoptique du Noir traverse toute son oeuvre et transparaît par exemple quand il parle d' " âme noire ", de " mentalité noire ", de " l'exagération coutumière des Noirs ", de " paresses du Noir ", que le " vêtement de l'Islam " n'est pas "taillé pour les Noirs ", que les " Noirs n'ont d'ailleurs aucun respect pour les livres sacrés ", etc. Ces expressions, nous le voyons, reproduisent les pires clichés coloniaux. Le Noir dont parle Marty n'est par le Noir individuel avec un itinéraire personnel bien défini, mais du Noir archétype, idéel, fabriqué par le discours colonial.

Le mouvement d'Ahmadou Bamba n'a pas échappé à cette vision réductrice. Sous l'appellation de " Mouridisme ", Marty livre une explication particulière. Rappelons que le terme de " Mouride " avec ses différentes variantes durant l'intermède colonial (" Morite, " Mourite ", " Mourid " ) est apparu aux alentours de 1909 dans les archives de l'Administration. Le substantif " Mouridisme " a lui été consacré par Paul Marty dès ses premières investigations du mouvement d'Ahmadou Bamba.

Dans l'entendement du " mouridiste " Paul Marty (est " " mouridiste " selon nous, tout auteur produisant un discours sur le " Mouridisme " ou travaillant dans la sillage des idées de Marty), le " Mouridisme " désigne d'abord, en tant que terme générique, tout mouvement rebelle susceptible d'entraver l'action politique de l'Administration coloniale. C'est en ce sens qu'il écrit, à propos du Cayor, qu'il s'y développe une " efflorescence de Mouridismes en germe qui n'attendent qu'une occasion favorable pour se développer à l'égal de celui d'Amadou Bamba. ".

Dans une seconde acception, Marty définit par le terme de " Mouridisme ", un mouvement sectateur hétérodoxe qui déforme les préceptes de l'Islam. Et, dans cette acception, le mot " Mouridisme " n'est pas seulement propre à l'ordre d'Ahmadou Bamba; il est applicable aussi à d'autres formations religieuses! En effet, parce que, selon lui, Bou Kunta (du village de Ndiassane près de Tivaouane. Il était le guide d'une filiale de la Qâdriyya au Sénégal) et ses disciples " altèrent " les enseignement de l'Islam, il y a lieu de parler, dit-il, de " Mouridisme de Bou Kunta " et de " Mouridisme Bamba " (sic). Ainsi " Mouridisme " est un terme valable non seulement pour le mouvement d'Ahmadou Bamba mais aussi pour tout groupement irréductible à la politique coloniale française et/ou hétérodoxe.

 Le " Mouridisme ", doctrine d'Ahmadou Bamba?

Il faut dire que c'est sur le terrain de l' " orthodoxie " que le " Mouridisme " donné à penser comme doctrine d'Ahmadou Bamba a été le plus invoqué par Marty. Celui-ci considère le " Mouridisme " en tant que corps des pensées et pratiques auxquelles sont attachées Ahmadou Bamba et ses disciples comme une " religion nouvelle née de l'Islam ". Il est selon lui, en ce sens, une hérésie qui se caractérise par une mystique vague qui éradique les facultés intellectuelles de l'individu, motif pris de ce qu'il prône une obéissance aveugle au maître spirituel.

Dans le même ordre d'idées, les principes de l'Islam ne seraient pas pris dans leur véritable sens, Ahmadou Bamba ne comprenant d'ailleurs de l'Islam, selon lui, que le sens apparent des textes. Sur le plan moral, le guide suprême livrerait à ses disciples deux sortes de morales: une morale haute fruit d'une grande élévation d'esprit et une morale à l'usage des disciples qui leur permet de s'abstenir de toute obligation religieuse pourvu que l'attachement au Cheikh soit indéfectible. Signalons en passant, que cette théorie du double discours - un enseignement élevé d'une part, et un enseignement " bas de gamme " d'autre part, qui auraient été prodigué par Ahmadou Bamba - revient le plus souvent sous la plume de Marty.

Par ailleurs, il y aurait selon lui une " saintêté mouride " à laquelle les disciples parviennent en effectuant " un travail de bête de somme ". D'un mot, le " Mouridisme " pour lui n'est qu'un " vagabondage islamique " théorisé par un " marabout adroit" et qui n'est que l'_expression de la " wolofisation de l'Islam ", la réaction de la vieille Afrique animiste sur l'Islam, le produit d'un Islam noir qui ne sera jamais l'égal de l'Islam d'Orient (la référence pour Marty). Les expressions de " vagabondage isl! amique0 " et de " sanctification par le travail " ont connu du reste une belle fortune chez les continuateurs de Marty, en particulier les auteurs du CH.E.A.M qui reprendront tel quel son travail ( l'étude de leurs travaux mérite à elle seule tout un ouvrage. Ce sont entres autres, F. Quesnot, Abel Bourlon, J. C. Froelich, etc. Le C.H.E.A.M. était le Centre de hautes études d'administration musulmane devenu par la suite Centre des hautes études sur l'Afrique et l'Asie modernes. Il formait des fonctionnaires de l'administration coloniale puis des diplomates et hommes d'affaires français. Il n'existe plus depuis l'année 2000).

Si Marty, il est vrai a disposé de quelques écrits d'Ahmadou Bamba parmi lesquels le poème intitulé Maqâliq al-Niran wa Mafâtih al-Jinân (Les Verrous de l'Enfer et les Clefs du Paradis), poème à propos duquel il affirme contenir de hautes vues morales, il n'a pas disposé de toute l'oeuvre écrite du Cheikh, notamment ceux ayant trait aux enseignements de la religion tels le Tazawwadu al-çighâr (Le Viatique des Adolescents), le Mawâhibu l-Quddûs (Les Dons du Très-Saint), le Tazawwudu al-Shubbân (Le Viatique des Jeunes), le Jawhar al-Nafîs (Le Joyau Précieux), les Masâlik al-Jinân (Les Itinéraires du Paradis), etc.; ouvrages écrits pourtant au tout début de son itinéraire religieux. Il est inexact de dire comme le fait Marty que la doctrine d'Ahmadou Bamba prône une obéissance aveugle du disciple à l'égard du maître spirituel. C'est méconnaître le véritable enseignement du saint homme que de le prétendre. Ahmadou Bamba fait le départ dans son oeuvre entre vénération (ta'dhîm), recherche de la baraka (effluve sacrée) et adoration (al 'ibâda).

Prenant prétexte d'une question posée par un disciple à propos de l'utilisation de l'eau bénite dite de Zamzam (le puits de Zamzam est situé dans l'enceinte de la mosquée sacrée de la Mecque), il affirme, dans les Ajwiba (Réponses. C'est un recueil de d'enseignements compilés par son fils Abdoul Ahad Mbacké) que la vénération procède d'une imitation du Prophète de l'Islam: " Tout ce que le Prophète a vénéré, dit-il, nous le vénérons ".

Et, l'attitude du Prophète, poursuit-il, nous apprend, par exemple, que la vénération du Coran ne consiste pas en des embrassades ni en des génuflexions, mais à le lire et à appliquer les recommandations qu'il contient. La vénération d'une mosquée n'est pas de se frotter les mains aux fresques murales mais à y prier. Vénérer un bout de papier que l'on ramasse par terre et sur lequel est mentionné le nom de Dieu, c'est de le saisir et de le poser en un endroit décent.

De même, vénérer un homme saint ne consiste pas à baiser ses mains ni à se plier en quatre devant lui, mais à mettre en pratique ses conseils. La quête de la baraka, à l'instar de la vénération, procède également d'une imitation des faits et gestes du Prophète. Selon Ahmadou Bamba, elle consistait, par exemple, à marcher sur les empreintes de pas laissées par le Prophète, de visiter sa tombe, de s'asseoir sur le pilier sur lequel il s'adossait dans sa mosquée et où l'Ange Gabriel " descendit ", muni d'une révélation de Dieu. C'est en ce sens aussi qu'on peut boire et se frotter avec l'eau bénite de Zamzam, mais également, toucher le sable des mausolées de saints vertueux en guise de quête de baraka, cela ayant été, dit-il, recommandé par certains (pas tous) d'entre les grands maîtres soufis.

L'adoration (al-'ibâda), quant à elle, ne doit être, nous dit-il, que pour Dieu seul. D'un autre côté, l'attachement au maître spirituel doit être fondé sur la confiance ainsi qu'il ressort de l'enseignement soufi. Mais avant d'accorder confiance le disciple doit bien examiner les hommes avant de choisir un compagnon pour son cheminement spirituel. " Considère (istakhbar) les hommes avant de choisir un compagnon, et ne suit ni un homme inexpérimenté (ghumrun) ni un intéressé (dhu raghba) " donnait-il dans le Masâlik al-Jinân comme conseil au disciple en quête de guide spirituel.

C'est pour ces raisons et pour tant d'autres que Fernand Dumont dans son étude magistrale sur l'oeuvre écrite d'Ahmadou Bamba consacre une large partie à brocarder les idées de Marty et ses continuateurs du CH.E.A.M. C'est que Dumont a à 9té, véritablement, le premier Occidental à étudier le mouvement d'Ahmadou Bamba de l'intérieur en commençant, chose fondamentale, par étudier son oeuvre écrite qu'il croyait, toutefois, avoir lu en totalité. Paul Marty ne peut du reste s'empêcher de se laisser aller à des contre-vérités et des contradictions à pluseurs reprises en glosant sur le " Mouridisme ". Ahmadou Bamba selon lui n'aime guère le terme de " Mourides " utilisé pour désigner ses disciples et lui préfère le terme de " Baki'în ", " c'est-à-dire à la fois les gens de M'baké (sa zaouïa) et les disciples du M'Baki (lui-même). " S'il est certain que le saint homme a utilisé la phrase " Ahmed al-Mbakiyu " (Ahmed de la ville de Mbacké pour désigner sa propre personne) pour la rimer avec l'_expression " Ahmed al- Makiyu " (Ahmed de la Mecque, c'est-à-dire le Prophète), il n'est nullement question dans son oeuvre, à notre connaissance, d'un quelconque usage du vocable " M'baki'în ".

Le terme " Murîd " (signifiant aspirant, postulant, à Dieu s'entend) en revanche, a la faveur dans ses écrits et est utilisé pour montrer son attachement au soufisme authentique de ceux qu'il appelle les " Gens de la Voie " (Ahl al-Tarîqa ou al-Qawm en arabe) dont les disciples étaient appelés Murîd-s. Par ailleurs, décrivant le " Mouridisme ", Marty souligne, nous l'avons déjà dit, que la doctrine d'Ahmadou Bamba n'est pas islamique.

Cependant, on ne sait par quel miracle Marty fait subitement de cette doctrine non pas " une secte particulière d'Amadou Bamba " mais une " confession islamique " quand elle pénètre en pays sérère! De plus, grande est l'erreur de Marty sur le plan de la méthodologie qui prend comme référence les informations fournies par des éléments externes au mouvement d'Ahmadou Bamba.! Il donnait beaucoup de crédit aux propos de ceux qu'il appelait " Les autres noirs musulmans " mieux placés, selon lui, pour apprécier à leur juste valeur les doctrines religieuses du " Mouridisme ".

On sait pourtant que les relations entre les différentes communautés religieuses n'étaient pas des plus sereines durant l'intermède colonial, les Français par leur politique du " diviser pour mieux régner " contribuant en grande partie à les opposer en élevant des communautés au rang d'officielles et loyalistes et d'autres au rang de groupements rebelles. Paul Marty ne trouvait du reste aucun mal à cette division; il faisait cette prédiction ignoble: " Où sera le mal, quand dans un demi siècle les islamisés du Sénégal seront partagés en cinq ou six sectes différentes, très divisées entre elles, d'autant plus divisées que chaque secte sera un produit national, et que ces rivalités religieuses viendront se greffer sur des animosités de race ? "

 

 

 

 

Ahmadou Bamba, ambitieux politique?

Dans le portrait d'Ahmadou Bamba qui ressort du " Mouridisme ", il est présenté par Marty comme un ambitieux politique qui voulut restaurer l'autorité locale à son profit. Cette accusation, disons-le, était soutenue par l'administration coloniale bien avant l'arrivée de Marty aux Affaires Musulmanes. Elle a été largement reprise par les fameux auteurs postérieurs du CH.E.A.M.

Cette accusation, toutefois ne reposait que sur des suspicions. Le travail de Marty ici n'a consisté qu'à reproduire les documents des Archives coloniales.

L'on disait d'Ahmadou Bamba qu'il fit à Porokhane (village où est enterrée sa mère, située dans la région du Saloum) la connaissance des chefs politiques avec lesquels il devait se lier.

L'on soutenait également que le fait que le roi Lat Dior Diop maria sa soeur Thioro Diop à Momar Anta Saly (le père d'Ahmadou Bamba) n'était pas sans réveiller des soupçons sur les intentions futures du jeune homme.

S'y ajoute le fait que Momar Anta Saly était le précepteur de Saer Maty, fils du marabout Maba Diakhou qui avait combattu les Français. Ce Saer Maty qui entra par la suite en dissidence en Gambie, entretenait, disait-on, d'excellentes relations avec Ahmadou Bamba. Celui-ci servirait d'intermédiaire entre lui et le tègne du Baol, Tanor Gogne. L'on faisait valoir aussi qu'il groupa autour de lui les familles de Lat Dior, de Samba Laobé Penda, d'Al Bouri Ndiaye, de Maba - des personnages qui ont eu à en découdre avec les Français - qu'il a unies à la sienne propre par des alliances.

Par ailleurs, son installation dans le Djolof n'était pas, disait-on, sans raison; il " espérait, écrit Marty, qu'avec la fraction musulmane de la population, il pourrait déposer Thiéacine et soit se faire nommer chef, soit se faire mettre en place une de ses créatures", à savoir Tanor Gogne. Qui plus est, le fait qu'à cette époque les foules affluèrent de plus en plus vers Ahmadou Bamba ne faisait qu'ajouter à la rumeur de ses prétendues ambitions politiques.

Mais l'on sait aujourd'hui que toutes ces accusations étaient infondées. Bien que le soupçonnant de vouloir restaurer l'autorité locale à son profit, Marty se devait de reconnaître lui-même " qu'on peut faire remarquer encore que les prédications d'Ahmadou Bamba ne se sont jamais aventurées dans le domaine politique. " L'administrateur du Cercle de Diourbel en 1915, Antoine Lasselves, qui s'entretint à plusieurs reprises avec Ahmadou Bamba ne pouvait d'ailleurs que relativiser les propos de Marty: " ...M. L'Officier interprète Marty lui prête dans sa jeunesse les intentions de réunir entre ses mains la puissance temporelle à la puissance spirituelle.

Dans plusieurs de nos conversations j'ai parlé au Serigne des projets qui lui étaient attribués. Il s'en est défendu, m'a dit que ses rapports avec les chefs du pays avant notre arrivée avaient été les mêmes que ceux qu'il avait avec nous. " (Dossier IC 374 Adm, Archives coloniales). Comment en serait-il autrement pour un homme qui dès les premiers pas de son itinéraire religieux avait tracé une ligne de démarcation entre lui et les chefs politiques ainsi que cela ressort des vers suivants:

 " Frappe aux portes des sultans m'ont-ils dit

Afin d'acquérir des faveurs à chaque fois que de besoin

Dieu me suffit et je me contente de Lui, ai-je rétorqué

Et rien ne me réjouis si ce n'est la science et la religion

Je n'ai de crainte et d'espérance qu'en

mon Roi [Dieu], car Il m'enrichit et m'assiste

Comment dévoilerais-je ma condition auprès de ceux

Qui, tels des miséreux, sont impuissants à s'occuper d'eux-mêmes ?

Et comment la convoitise des vanités de ce monde m'inciterait-elle à

flâner autour de leurs résidences, demeures des acolytes de Satan ?

Si je suis affligé ou que j'éprouve un besoin, j'invoque le Possesseur du Trône

Il est l'Assistant, l'Omnipotent et le Créateur de toutes choses

S'Il veut hâter une affaire, elle s'accomplit illico, s'Il veut la différer, elle s'attarde

Ô toi qui blâme ! N'exagère pas dans tes critiques, car je ne suis point affligé par la privation [des biens] de ce monde. 

Si mon seul défaut est mon renoncement aux futilités [des sultans], alors c'est un défaut précieux qui ne m'accable point. "

Donc rien que pour ces exemples choisis ici, le " Mouridisme " de Marty ne pourrait en aucune manière correspondre à la Murîdiyya (forme arabisée que nous préférons de loin au terme de " Mouridisme ", lourd de présupposés et de préjugés). Le " Mouridisme " en effet, n'est que le produit du regard colonial sur le mouvement d'Ahmadou Bamba. Il renferme en lui-même l'ensemble des peurs et représentations des administrateurs coloniaux.

Il est ce que l'on voudrait que son ordre fût, non ce qu'il est en réalité. Pour des raisons de cadre, nous ne pourrions pas ajouter aux exemples ici donnés, les exagérations, depuis Marty déjà, dans l'explication de ce qui est donné comme étant la " spécificité mouride ", à savoir la fameuse " mystique du travail "et, aussi, cette propension, chez certains chercheurs à présenter, toujours après Marty, son ordre religieux comme une filiale de la Qâdriyya. René Luc Moreau a donné quelques-unes des raisons qui ont conduit aux interprétations hasardeuses sur le mouvement d'Ahmadou Bamba.

Pour lui, si l'on est arrivé à se méprendre sur l'ordre du saint homme, c'est parce que " l'observation ne partait pas du souci de comprendre une vie religieuse donnée, mais de celui de surveiller un ensemble susceptible de devenir dangereux pour l'ordre public, ou capable de servir la politique du pouvoir. ". En ce qui concerne la méthode utilisée, il ajoute: " Pour les Mourides on s'est renseigné sur la doctrine auprès du grand nombre, c'est-à-dire les paysans, qui étaient les moins préparés à répondre aux questions très peu appropriées des enquêteurs. On s'informait aussi auprès des opposants au mouvement, lesquels avaient intérêt à déformer et dénigrer auprès de l'autorité en place" (in Africains Musulmans, Présence Africaine/INADES Édition, 1982, p. 196.).

Toutes ces raisons font que celui qui entreprend de se familiariser avec l'œuvre d'Ahmadou Bamba et la Murîdiyya ne devrait rien ménager dans la critique de l'œuvre des africanistes coloniaux de la trempe de Marty et de ses continuateurs, sans quoi il ne se limiterait qu'au " Mouridisme ".