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En attendant la « Langue Africaine » (suite)

Publié le, 20 juillet 2014 par Mme Marie Claude Bayle

Par Marie Claude Bayle

Già ricercatore all’Università degli Studi di Salerno (Italia)

(Photo représentant Maat,  déesse égyptienne de l'ordre, de l'équilibre du monde, de l'équité, de la paix, de la vérité et de la justice). 

Les Africains entre langue française et langues régionales

Ecrire les langues africaines.

Moustapha Fall résume la situation: « Parmi les dix-sept états d’expression française, certains sont linguistiquement homogènes comme le Rwanda et le Burundi où la langue dominante est la langue maternelle malgré le fait que le français soit la langue de l’administration. D’autres sont linguistiquement hétérogènes, mais possèdent une langue dominante, soit démographiquement, soit sociologiquement, comme le Sénégal où le wolof est la langue dominante, la Mauritanie avec l’arabe, le Mali avec le malinké-bambara, le Niger avec le haoussa, le Gabon avec le fang. Enfin les Etats linguistiquement hétérogènes sans langue dominante au niveau national comme la Guinée, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Togo, le Bénin, le Tchad, le Congo et le Zaïre ». C’est bien pour protéger cette richesse culturelle que sont les langues africaines que les écrivains se doivent d’écrire et de publier dans leur langue maternelle. D’autant plus que d’après les témoignages ci-dessus, écrire dans une langue qui n’est pas la sienne est souvent difficile. Selon Peter Wutech Vakunta : « Le jeune Africain, écrivain en devenir, se voit tiraillé entre la culture des siens et la civilisation du colonisateur. Donc la tâche de l’écrivain africain consisterait à prêter à ses personnages une langue tout à fait étrangère au milieu qu’il dépeint » .

 

Patrice Nganang insiste également sur la nécessité pour les écrivains d’écrire dans leur langue maternelle. Or, ce qui n’a guère été possible pour les auteurs nés avant ou juste après les indépendances commence à se réaliser dans les pays dont la langue est codifiée de manière stable et peut être considérée comme une langue nationale parlée par un grand nombre de locuteurs.

Tanella Boni cite quelques exemples : « Les questions linguistiques ne sont jamais très simples... Je sais que des écrivains ont essayé d’écrire dans leur langue. On a l’exemple fameux de Ngugi Wa Tiong’o au Kenya et celui de Boubacar Boris Diop au Sénégal. Il existe des pays où effectivement, les langues locales sont des langues littéraires. Je pense, par exemple, au swahili. Il y a aussi de la littérature en yoruba, en bambara et dans bien d’autres langues » (Cha106).

Or, s’il n’y a pas de volonté au niveau politique la situation reste très aléatoire comme le dénonce  Eric Joël Békalé pour le Gabon : « Il existe une littérature gabonaise foisonnante mais, malheureusement, le gouvernement n’a pas encore pris en charge cette question... Très peu d’ouvrages gabonais sont enseignés dans les écoles. Très peu de Gabonais lisent et les livres, qui effectivement sont chers, ne se vendent pas... C’est dramatique ». (Cha 118)

Patrice Nganang cite Aniceti Kitereza « qui a écrit son chef-d’œuvre Mr Myombekere and his Wife Bugonoka d’abord en Bikerewe, avant de le traduire lui-même en swahili, […] Ngugi qui écrit en Kikuyu et en même temps enseigne aux États-Unis, Boubacar Boris Diop qui écrit en wolof et en même temps, avec une évidente facilité, défend ses positions dans des revues suisses ou françaises en français »[i]. L’auteur de ces lignes dit de lui-même : « Je maîtrise quatre langues : français, anglais, allemand et medumba qui est la langue de ma maman, de mes parents... Mon écriture se situe à ce croisement » (Cha 63). On pourrait se demander pourquoi le principal paladin des langues africaines n’écrit pas en medumba qui est une langue codifiée depuis quelques années.  Evidemment, lui aussi fait partie de ces écrivains alphabétisés en français qui ne sont pas en mesure d’utiliser leur propre langue à l’écrit.

C’est pourquoi « on assiste désormais à un effort d’acquisition des langues vernaculaires par les enfants de ces jeunes dont les parents avaient abandonné leurs langues locales » a déclaré l’auteur de La Marseillaise de mon enfance, Jean-Martin Tchaptchet, qui ajoute : « De toutes façons, au Cameroun ou dans plusieurs pays africains, des politiques nouvelles sont conçues et mises en œuvre pour la promotion des langues vernaculaires et la sauvegarde des cultures nationales »[ii]. Depuis quelques décennies, certains États ont commencé avec grandes difficultés d’insérer les langues locales dans l’enseignement primaire, ce qui est le seul moyen d’alphabétiser les couches populaires. « Mais les problèmes techniques posés par la normalisation des langues africaines et leur insertion dans les programmes scolaires n’expliquent pas à eux seuls les difficultés rencontrées par les États dans la mise en place de leur politique de revalorisation de ces langues »[iii] .

Eugène Ébodé renchérit : « Pour arriver à l’imposer, un désir objectivé de cette langue est nécessaire. Elle doit incarner une puissance reconnue, une culture plébiscitée au-delà de ses frontières naturelles ; il faut toujours qu’il y ait une volonté politique... Si on veut dépasser les clivages anciens et trouver des véhicules qui correspondent au génie des peuples africains, il faut promouvoir les langues africaines. Elles contiennent une magie particulière qui n’est pas seulement figée dans des idiomes complexes, mais elles restituent un génie propre et donnent une épaisseur supplémentaire à leurs parlants » (Cha 44).

Les difficultés auxquelles faire face ne manquent pas pour les organismes publics. Parmi celles-ci la balkanisation de l’Afrique : « Des ethnies qui avaient et ont encore une langue africaine commune se retrouvent souvent, suite à la division arbitraire du continent, dans des pays différents  avec des langues officielles différentes. C'est ainsi qu'on trouvera des Yoruba de part et d'autre de la frontière entre le Nigéria « anglophone » et le Bénin « francophone ». Il en va ainsi des ethnies frontalières entre le Togo   « francophone » et le Ghana « anglophone », entre le Ghana et la Côte d'Ivoire, etc. Alors qu'on imaginerait difficilement des organismes inter-états voués à la sauvegarde du patrimoine des groupes linguistiques ainsi morcelés, plusieurs blocs régionaux se sont constitués en Afrique sur la base exclusive de l'héritage linguistique colonial »[iv].

A cela il faut ajouter la résistance d’une couche de la population qui voit encore dans la langue française, la langue du savoir et de la réussite : « Comment inciter un enfant à apprendre à lire en fon (langue parlée au Bénin), dit Manessy, s’il n’y a aucune littérature publiée dans cette langue, aucun journal, aucun roman, rien ? Comment convaincre un père d’élève d’envoyer son fils à l’école diola (langue parlée en Casamance) s’il n’a pas la certitude que cette langue lui ouvrira des portes que ne lui ouvre pas le français ? »[v].

De plus, la mobilité de la population, surtout dans les grandes villes, posera d’autres problèmes. Est-ce que par exemple des parents dont la langue d’origine est le  fulfuldé  ou le medumba installés à Yaoundé accepteront volontiers que leurs enfants soient alphabétisés en ewondo, la langue locale ? Et s’ils se déplacent sur le littoral faudra-t-il changer  de langue pour le bassa ? Il est vrai que selon Patrice Nganang « les lointaines migrations des populations...[font] du continent africain une terre de mille langues, de mille groupes, de mille nations, de 50 pays et d’autant de passés, définissant ainsi nos aïeuls et nos parents comme des hommes à plusieurs histoires, passant avec aise de langue en langue, ces polyglottes que nous leurs fils sommes encore un peu... ». Il ajoute un plus loin : « C’est que, écrire sans la France, c’est avant tout écrire par-delà la francophonie : c’est donc retrouver la mobilité latérale de nos aïeuls et de nos aînés qui de pays en pays, de terre en terre, et surtout de langue en langue se déplaçaient, sans profession de foi préliminaire, au gré de l’interlocuteur [...] et avec la même dextérité s’exprimaient en medumba et en bassa autant qu’en douala... »[vi].

La langue française comme facteur d’unité.

Avant d’en arriver à cette situation linguistique souhaitée par P. Nganang, il faut revenir à la réalité contemporaine où la langue française reste encore un facteur d’unité pour le continent africain.  « La langue française est, à l’exception des liens de la Négritude, le seul trait d’union – trait solide et irrévocable – existant entre un Fon et un Sérère, un Malien, un Eburnéen, un Bantou, un Sénégalais, un Dahoméen et tous les Africains des ex-colonies françaises d’Afrique Noire » peut-on lire dans un essai de 1963[vii]. Est-ce que c’est bien différent aujourd’hui ? D’autant plus si, au facteur d’unité  on ajoute celui de moyen de communication national et international : « En ce qui concerne les liens entre les pays africains, au lendemain de l’indépendance de la majorité d’entre eux, l’idée est née d’établir des liens entre les pays francophones et ceux non francophones... Cela a poussé les pays africains à créer, en mai 1963, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Addis-Abeba. Les états qui n’étaient pas francophones se sont aperçus que la plupart de leurs voisins étaient francophones et qu’on ne pouvait pas parler d’unité africaine sans moyen de communication régionale et internationale »[viii]

Pour beaucoup d’Africains la langue française reste malgré tout la langue qui permet la communication entre les divers groupes linguistiques à l’intérieur de chaque pays. C’est un véhicule interethnique en même temps qu’une langue internationale qui jouit d’un statut de prestige en tant que langue de la promotion sociale. « Dans notre pays il y a une soixantaine de dialectes. La langue française est venue fédérer toutes les intelligences » déclare Alfred Yambangba Sawadogo du Burkina Faso (Cha 25). Dénis Amoussou-Yeye renchérit : « Par ailleurs, le français dans ces pays est loin d’être seulement la langue des élites en contact permanent avec l’extérieur, mais d’une bonne catégorie de gens qui l’utilisent couramment pour communiquer avec leurs concitoyens, bien qu’ils n’aient jamais l’occasion de sortir de leur pays »[ix].

« Le français est maintenant la principale langue qui permet aux Tchadiens de communiquer d’abord entre eux (du Nord au Sud et d’Est en Ouest) ensuite avec l’extérieur. Il est à ce titre, un facteur de stabilité, d’unité et d’ouverture » témoigne Nétonon Noël Ndjékéry (cha 190). « La langue française est presque une bouée de secours. Un petit pays comme le Gabon (1 million 500 mille habitants) regroupe plus de quarante ethnolangues qui ne peuvent pas communiquer. C’est grâce à la langue française qu’on y parvient » ajoute Justine Mintsa (Cha 120).

En ce qui concerne le Congo, il faut souligner la conclusion à laquelle sont arrivés des chercheurs canadiens de l’Université Laval et qui est citée à peu près dans tous les ouvrages sur l’argument : « En raison des guerres civiles qui ont secoué le pays, la langue française est devenue une langue-refuge pour les différentes factions armées. Les locuteurs incompétents en kituba (Sud) en kikongo ou en lingala (Nord) préfèrent s’exprimer en français pour des raisons de sécurité. De peur de révéler leur origine ethnique, les Congolais passent au français, ce qui permet de conserver l’incognito ». Avec Ambroise Kom, « on ne saurait donc conclure à la prééminence prochaine des langues africaines sur les langues européennes et sur le français en particulier... A cause de son utilité pratique, aucune langue africaine ne pourra voler la vedette au français dans un avenir prévisible en Afrique noire dite francophone. Pendant longtemps encore, le français sera l’instrument indispensable de communication entre les pays africains de langue française d’une part, entre ces derniers et les autres communautés du monde d’autre part [...] La langue française est assurément l’outil qui aura permis à des peuples aussi divers que tous ceux qui sont représentés ici d’entrer en contact et de découvrir de profondes affinités entre leur destin réciproque »[x] .

« Il y a quand même une vérité, ajoute Kangni Alem, la langue française peut-être restera la langue internationale, la langue de la diplomatie dans les pays francophones africains. Les langues nationales, peut-être reviendront dans l’enseignement, mais la langue française aura permis à une génération d’écrivains de fournir un corpus littéraire qui pourrait être réutilisé, retraduit dans les littératures nationales. Le problème de l’enseignement des langues nationales, c’est qu’il n’y a pas de corpus littéraire » (Cha 199).

Les témoignages en ce sens sont unanimes. Pour communiquer aujourd’hui en Afrique aussi bien à l’intérieur d’un grand nombre d’États qu’entre ces États eux-mêmes, le français reste encore une langue indispensable.

Ecrire sa langue maternelle à travers la langue française

Dans leurs déclarations, les écrivains postcoloniaux reconnaissent qu’ils ont tendance à transposer les marques de leur culture dans leurs œuvres. A la suite d’Ahmadou Kourouma, le grand précurseur, la langue française n’est plus considérée seulement comme une langue de communication mais aussi « comme un moyen de se retrouver soi-même ». Ne pouvant écrire dans leur langue, ils s’approprient  la langue française et transposent leur imaginaire, leur vision du monde dans une langue bien à eux, une langue qui utilise les expressions typiques locales traduites par des mots français. Ce qui s’impose, c’est le rythme, c’est la cadence africaine que l’on retrouve dans les ouvrages des principaux écrivains africains.

            A. Kourouma explique comment il parle sa langue maternelle, le malinké, à travers la langue française dans Les Soleils des Indépendances : « La succession des mots, les connotations qu’ils portent me gênaient, m’empêchaient de faire sortir Fama. Il me fallait m’approcher d’une façon d’aborder les idées qui corresponde au rythme de la phrase malinké [...] Si les mots se suivaient dans la succession malinké, si je pliais le français à la structure de notre langue avec le respect de ses proverbes et de ses images, alors le personnage apparaissait dans sa plénitude [...] Il ne s’agit pas de traduire mais de bien saisir un sens, un rythme, une façon de percevoir et d’exprimer... et de rendre tout cela en français [...] La littérature autorise à aller jusqu’où l’on veut dans l’usage de la langue dans la mesure où la compréhension est assurée [...] La seule limite imposée à l’écrivain tient donc à la compréhension ; dans cette limite, il est libre de bousculer les codifications et de tordre la langue »[xi]. Dans une autre interview, il décrit le processus d’appropriation de la langue française : « J’adapte la langue au rythme narratif africain... Ce livre s’adresse à l’Africain. Je l’ai pensé en Malinké et écrit en français prenant une liberté que j’estime naturelle avec la langue classique... J’ai donné libre cours à mon tempérament en distordant une langue classique trop rigide pour que ma pensée s’y meuve. J’ai donc traduit le malinké en français en cassant le français pour trouver et restituer le rythme africain. »

En pliant la langue classique aux exigences de la pensée malinké, en ‘tordant’ le français pour exprimer ses idées, Kourouma a donné à son œuvre un relief et une force extraordinaires. Il a ouvert la voie à toute une génération d’écrivains qui ont trouvé en lui le modèle d’écriture leur permettant d’échapper au malaise diffus provoqué par le décalage existant entre leur moi profond africain et la langue à disposition pour l’exprimer.

« Il m’a révélé à moi-même, écrit Florent Couao-Zotti, à partir de certains clichés qui existaient dans les langues africaines. Et j’ai commencé à me dire que, pour être reçu par mes lecteurs africains, il fallait me débarrasser de la manière d’écrire occidentale, et m’investir à fond dans les langues africaines. La manière d’être de ces écrivains dans leur langue me transmettait la manière d’écrire dans la mienne ». Il poursuit un peu plus loin : «  Lorsqu’Ahmadou Kourouma a décidé, selon ses termes de ‘malinkéser’ le français, c’est-à-dire de le subvertir à partir de la manière de penser du Malinké, je me suis dit qu’on pouvait le faire également dans les langues de chez nous, c’est-à-dire avec le mina, le fon, le yoruba, ces langues que je parle dans mon pays. [Il fallait], non pas juxtaposer le français aux autres langues, mais de faire en sorte qu’il y ait une osmose entre la langue française et ces langues, c’est-à-dire de transcrire tout le vécu des peuples de mon pays et leurs manières de vivre, tous les jours, dans leur quotidienneté. Je pense que c’est l’avenir de cette langue qui saura se traduire de cette manière là » (Cha 21).

Les écrivains africains désormais ne se contentent plus de l’imitation du modèle littéraire français, ils doivent l’adapter pour se l’approprier ; ils y introduisent des mots et des expressions de leur langue maternelle dont ils respectent parfois la syntaxe mais toujours le rythme. Ainsi, ils ont la sensation d’avoir un instrument en mesure de traduire leur manière de penser et leur mode de vie.

Ousmane Diarra du Mali souligne l’importance du rythme dans la vie africaine. Dans la danse le rythme domine mais aussi dans tous les récits de toutes les langues africaines quelles qu’elles soient, fulfuldé, medumba, bambara, wolof, lingala, malinké et toutes les autres. « ... J’imagine ce que la publication de mon dernier livre aurait donné s’il était paru en bambara. Pourtant c’est écrit en bambara avec des mots français... Parce que c’est le style bambara, je l’ai écrit avec le son du tambour dans ma tête » (Cha 140).

Même processus pour la Gabonaise Justine Mintsa : « Mais le français que nous utilisons n’est pas le français de Molière, c’est le français gabonais qui fonctionne avec nos métaphores, avec tous les codes de l’oralité. C’est une nouvelle langue que nous avons recréée pour l’adapter à nos besoins culturels  [...] En tant qu’écrivain, il m’arrive parfois de trouver une belle expression... dans ma langue que je n’arrive pas à rendre en français... mais je la rends en faisant – souffrir le français d’origine, ou en le malaxant de telle sorte qu’il rentre dans ma réalité.» (Cha 124)

« J’écris en français, mais en me nourrissant de plus en plus de la littérature orale des grands poètes zarma » ajoute Alfred Dogbé du Niger (Cha 157).

Sarrouss, jeune poète sénégalais, renchérit : « Dans ce que j’écris, il y a un mélange de wolof et de français, et je crée même une nouvelle langue. Créer des néologismes tels que les ‘anamorsures’ sonores est une manière pour moi de féconder la langue française ». (Cha 157)

Si des écrivains du Mali, du Gabon, du Sénégal, du Cameroun et d’ailleurs adaptent la langue française à leurs besoins pour restituer leur propre univers, leur propre expérience du monde, il est évident qu’il y aura autant de variétés de français littéraires que de réalités exprimées. Le français utilisé par les écrivains bien que fortement marqué par les langues locales reste parfaitement compréhensible pour m’importe quel lecteur connaissant la langue française. Ce n’est pas le cas pour tous les français parlés en Afrique. En effet, dans de nombreux pays africains le français est enseigné dès l’école primaire mais il existe un autre mode d’accéder à la langue française et c’est la rue. Ce phénomène se produit essentiellement dans les pays et les régions qui n’ont pas de langue ethnique dominante en mesure de servir de véhicule de communication sur l’ensemble du territoire comme par exemple la Côte d’Ivoire, le Sud du Cameroun, le Burkina Faso, le Congo etc.[xii] 

Le Français Populaire Africain

Ce français, qu’on appelle le Français Populaire Africain (FPA), s’est développé dans les rues et sur les marchés des grandes villes africaines. Il est pratiqué surtout par les classes sociales défavorisées dans les quartiers populaires et précaires. Ce français se développe en s’imprégnant des langues locales, en se ‘vernaculisant’, en fait en s’africanisant et il est parlé même/ surtout  par ceux qui ne parlent pas les langues locales. Cette  appropriation du français par les non-lettrés est un phénomène nouveau en Afrique. C’est un outil, un moyen de communication qui a développé ses propres caractéristiques avec de plus en plus de néologismes et qui répond à différents besoins. C’est une véritable langue véhiculaire dans les grandes villes de pays comme le Cameroun, le Mali, les deux Congo, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire etc. où la cohabitation de nombreuses langues vernaculaires crée les conditions d’un parler local formé par la surimpression du français aux langues ethniques. C’est une langue qui se veut adaptée aux besoins de ceux qui la parlent. Elle est essentielle dans les transactions commerciales au niveau artisanal local. Elle peut être aussi un moyen de différenciation sociale, comme cela se produit dans toutes les langues, des groupes sociaux ou tout simplement des jeunes désireux de s’exprimer de manière à n’être compris que par les membres du groupe. Ils fabriquent leur propre langage sur la base du français et des langues locales ; ce parler s’apparente à l’argot. « L’Africain qui parle comme un toubab (Blanc) est rejeté par son groupe : ’Il est ridicule [...] Les entorses faites à la langue – et volontairement – sont considérées par leurs propres auteurs comme une manière de manifester leur révolte vis-à-vis d’un ordre social qu’ils désapprouvent’ »[xiii].

            Au contraire l’utilisation du français d’Afrique peut avoir une fonction de mimétisme. Comme nous l’avons vu ci-dessus, pour le Congo Kinshasa, des locuteurs de certaines ethnies, pour des raisons de sécurité, préfèrent ne pas avoir recours aux langues africaines dominantes ou véhiculaires étant donné leurs fortes connotations sociales et s’expriment en français qui devient ainsi une véritable lingua franca[xiv].

Cette langue n’a plus rien à voir avec le français standard ; c’est une langue orale, sans base écrite, qui se transforme et se réinvente au gré des locuteurs. Nous n’entrerons pas dans les détails de l’analyse des composantes de ce Français Populaire d’Afrique. De nombreuses études, thèses universitaires, essais, excellents en général, ont approfondi le problème et décrit abondamment les multiples facettes de ce Français Populaire Africain.

L’étude réalisée par Moustapha Fall résume la situation : « Il faut tenir compte de trois facteurs essentiels pour mieux comprendre ce français d’Afrique noire. D’abord, il faut le situer dans son contexte historique parce que ce français a subi de profondes transformations depuis les indépendances jusqu’à nos jours et il continue d’évoluer en fonction des données géographiques, sociopolitiques voire économiques. Ensuite il faut tenir compte du contexte sociolinguistique qui l’a vu naître, parce que ce français d’Afrique noire est souvent le mélange avec d’autres langues vernaculaires qui l’influencent à tous les niveaux. Enfin, il ne faut pas le comprendre en dehors de son contexte sociologique car ce français africain est l’objet d’usage en fonction de la formation scolaire, du degré d’éducation et des attitudes vis-à-vis de cet outil qui, pour certains Africains, est un symbole du néo-colonialisme »[xv].

Quelques nostalgiques de la pureté de la langue classique déplorent : « ...prononciation approximative, syntaxe réprimée, vocabulaire boursouflé ou supplicié, intonation, rythme et accent englués à l’écoulement de la langue originelle du locuteur africain ; en tous cas des africanismes phonétiques, morphologiques, syntaxiques et lexicaux.. »[xvi]. Mme Mambou Aimée Gnali du Congo précise : « Parce que la langue française est massacrée, littéralement. Les petits, et les grands aussi, parlent un français traduit des langues locales, même chez ceux qui ne parlent pas les langues locales... » (Cha 85).

Analogies avec l’évolution de la langue française

Or il ne faut pas oublier que le français académique est « né dans les mauvais lieux de la Gaule romaine » pour reprendre l’expression de G. Manessy. En effet, ce ‘Français langue du colonisateur’ n’est pas sans rappeler le latin imposé par les conquêtes romaines en Gaule. Ce latin  ‘langue du colonisateur’ lui aussi, était parlé par les élites et les hommes de culture alors que le peuple parlait le latin vulgaire c’est-à-dire la langue des soldats, des colons et des marchands romains. Ce parler, à travers les bouleversements historiques et linguistiques, se transforme peu à peu, en une langue qui n’a rien à voir avec le latin classique. C’est la ‘langue vulgaire’, création spontanée du peuple ; c’est la langue de la vie quotidienne, de l’usage pratique et de la sensation physique. D’autre part, la société féodale, très morcelée et fermée sur elle-même va être à l’origine d’un très grand morcellement linguistique : langues périphériques non romanes comme breton, flamand, alsacien et basque et langues romanes dominantes, langue d’Oïl au nord, langue d’Oc au sud et franco-provençal. Ces langues ne sont pas homogènes mais composées d’une infinité de dialectes et patois variant d’un village à l’autre. Tous ces dialectes qui étaient sur le même plan à l’origine, eurent des fortunes inégales selon l’importance du rôle politique du Seigneur local. Situation qui rappelle celle des pays africains bien qu’à une autre échelle.

A côté de cette dispersion linguistique, le facteur d’unité est représenté par la royauté, l’Eglise et la bourgeoisie naissante. Paris devient le centre du pouvoir politique religieux et intellectuel. Du XIe au XIIe siècle une florissante littérature voit le jour en langue d’Oc et en langue d’Oïl. De nombreux ouvrages en sont le témoignage. A partir du Moyen-âge, voulant enrichir la langue, les scribes et les lettrés et, au XVIe siècle, les Poètes de la Pléiade forgent de nouveaux mots afin que la langue s’adapte aux nécessités de l’époque. Là encore, il est difficile de ne pas penser au travail que les linguistes africains ont fait et font sur les langues locales pour leur permettre d’exprimer le monde moderne[xvii].

            Quand par l’Ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, François ler impose le dialecte de l’Ile de France comme langue officielle qui devra être utilisée dans tous les actes administratifs, pour nombre de Bretons, Picards, Auvergnats, Provençaux ou autres, il s’agissait d’une langue qu’ils ne connaissaient pas plus que le latin : ils continuèrent encore longtemps à parler la langue de leurs ancêtres comme le firent de nombreux Africains après la colonisation.

A la Révolution française de 1789 un nouveau concept de la langue voit le jour : il faut imposer la langue nationale à tous les Français car les autres langues et les dialectes sont des facteurs de division, le ‘dernier reste de la féodalité’ selon Talleyrand. Situation paradoxale si on la compare avec la situation en Afrique. Pour les Révolutionnaires français les grands principes de liberté, égalité, fraternité s’appliquent aussi à l’unification linguistique et cette politique qui ne laisse pas de place aux langues régionales va provoquer leur lente décadence. Or pour les pays africains l’unité est une nécessité géographique, politique et économique qui n’exclut pas le droit à la différence culturelle.

En fait, malgré une scola