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 Iba Der Thiam
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J’ai un nouveau Calife, il paraît… Par Inès El-Shikh

Publié le, 15 septembre 2014 par Mme Inès El-Shikh

Genève- Après la conquête foudroyante de toute une partie de l'Irak, par le groupe djihadiste de l'EIIL et après l'annonce, en début juin,  de l'instauration d'un nouveau "Califat", Abu-Bakr el Baghdadi s'est auto-proclamé Calife. Dans son monde fantasmé, je suis donc devenue une de ses sujettes. Sauf que non, sa déclaration n’engage que lui et ne me concerne pas.

La nouvelle a été accueillie par une multitude de réactions d'ulémas à travers le monde qui ont rejeté publiquement le nouveau Calife et une quantité d'avis de jurisprudence islamique et de fatwas qui ont jugé la chose non seulement invalide juridiquement au sens de la charia mais qui en plus ont statué el Baghdadi déviant d'un point de vue du dogme musulman ("kharidji", ce qui signifie "qui s'exclut soi-même de l'Islam"). Pour le coup, et c'est un fait extrêmement rare, cet avis met même d'accord des soufis et des salafistes. En fait - et ce serait presque drôle si ce n'était pas aussi tragique - même Al-Qaeda s'est distancée du "Calife", trouvant ses méthodes trop violentes.

Mais du haut de mon petit confort douillet, il est facile pour moi de rejeter cet appel au ralliement. Mon refus est évident, trivial et sans poids. L'immense majorité des 1.5milliards de musulmans rejettent ce Califat, mais pour presque tous, c'est tout aussi trivial et sans poids. Car ce qui importe, dans cette histoire, c'est que même s'ils  sont en très petit nombre, il y ait des individus qui se sentent inspirés par cet appel. Ils se sentent représentés. Aussi terrible que cela paraisse, ils se sentent aimés et valorisés. Et ce ne sont pas nos dénonciations unanimes qui y changeront vraiment quelque chose. Les avis théologiques et les réactions politiciennes sont stériles. Ce qu’il faut avant tout, c’est comprendre pourquoi et comment les abysses de la déshumanisation exercent une telle attraction sur les personnes qui s’engagent dans de tels groupes.

Ces individus séduits par le chant des sirènes djihadistes, en écrasante majorité des hommes jeunes, semblent ne pas avoir conscience de l'extrême violence de l'"utopie" qu'ils cherchent à faire vivre. Et s'ils sont aveugles à la violence, c'est qu'ils y ont été plongés depuis très jeunes. La plupart d'entre eux, nés en Irak entre les deux guerres du Golfe, ont connus les bombardements, la répression d'un tyran, la faim sous l'embargo, l'invasion d'une armée étrangère. Quand on n'a jamais connu la paix, il n'est pas évident de désirer autre chose que la guerre. Leurs rangs sont grossis par des recrues internationales de Syrie et d'ailleurs (dont des Européens, qui restent malgré tout une quantité infime par rapport à la totalité des effectifs) qui ont pour point commun une histoire faite de violence.

N'en déplaisent à certains qui cherchent des explications faciles, nous savons depuis la 2ème guerre mondiale que la barbarie ne requiert que quelques fous psychopathes à quelques postes clés épaulés de professionnels du crime qui dirigent un corpus d'hommes plutôt ordinaires et disciplinés. Banals bien que paumés, le gros des rangs est donc composé de Monsieur-tout-le-monde qui s’insensibilisent par l’habitude et qui deviennent auteurs d’atrocités au fur et à mesure qu’elles leur font monter les échelons d’une structure hiérarchique qui se charge de les déresponsabiliser moralement et leur fournit de quoi empêcher de penser à leurs actes. Des jeunes Allemands de 39-45 comme des jeunes Irakiens de 2003-2014, il serait donc difficile de dire que tous ces jeunes combattants sont des tarés sanguinaires dont la vocation a toujours été le génocide. Les responsabilités individuelles sont engagées bien entendu, mais je me demande parfois s'il ne faudrait pas réfléchir le djihadisme au moins autant en termes de sociologie structurelle et de psychologie des masses qu'en termes de géopolitique ou de sécurité internationale. Ce raisonnement peut être étendu certainement à toutes les branches de la nébuleuse terroriste mondiale, y compris celles oeuvrant sur notre continent africain.

En mai 2014, à l'occasion des 10ans du site africain d'information panafricain basé à Genève Continent Premier, était organisé un débat où prirent la parole deux intellectuels sénégalais de renom, Boris Boubacar Diop et Pr Souleymane Bachir Diagne. Le premier nous parlât des vingt ans du génocide rwandais et le second du radicalisme religieux en Afrique. A ce dernier, qui entrevoyait comme remède contre l’extrémisme et le djihadisme un retour des Africains à la forme d’Islam la plus proche de la culture traditionnelle (qui a été elle façonnée largement par l’animisme), à savoir les confréries soufies, j’objectais que préconiser le soufisme comme solution était non seulement optimiste mais même un peu chimérique, la majorité des musulmans africains n’étant pas soufis mais sunnites malékites. Nier ce facteur d’appartenance dans l’équation, c’est passer à côté d’une réalité cruciale et risquer de proposer des solutions mal adaptées. Sans compter que le soufisme en lui-même, n’en déplaise à la représentation populaire qui le réduit à un folklore fait de derviches tourneurs et de poèmes de Rumi, sait parfois être un mouvement rigide aux allures sectaires.

Le Pr Diagne répondit à ma critique d’une manière fort inspirée en notant que l’intérêt des confréries soufies résidait en fait dans l’organisation sociale desdites confréries, que c’était moins le soufisme qui était décisif (d’où le fait qu’il ne s’agissait pas de convertir les musulmans d’une école de pensée à une autre) que le fait que dans ces structures, l’individu est intégré à une vie spirituelle, sociale, culturelle, affective, qui l’éloigne de l’extrémisme. Lorsque l’on encouragerait la participation des organisations confrériques à la vie publique, lorsqu’on les inclurait comme acteurs politiques et sociaux, ainsi que comme intermédiaires, elles préviendraient la création du vide et de la misère (sous toutes ses formes) autour des individus, condition sine qua none pour qu’opère la « séduction » des organisations terroristes.

En d’autres termes, le Pr Diagne proposait de combattre la radicalisation religieuse des esprits en privilégiant une approche structuraliste, ce qui est à la fois original et bien senti. Appliqué au cas de l’Afrique de l’Ouest, la structure préconisée devient effectivement la confrérie, mais dans d’autres lieux du monde, d’autres structures peuvent s’appliquer. L’idée de base est donc que lorsque la religion en tant qu’objet social nécessite le développement de réseaux de sociabilité et de sous-cultures spécifiques qui, s’ils ne sont pas intégrés et accompagnés par la société dans son ensemble, résultent (inévitablement ?) en une anomalie dont l’extrémisme et le terrorisme sont des variantes.

Là où le raisonnement perd de sa puissance, malheureusement, c’est que les groupes terroristes peuvent eux-mêmes adopter des structures adaptées aux sensibilités locales et devenir de fait presque compatibles avec l’organisation sociale existante (et desquelles les autorités s’en accommodent cyniquement bien du moment qu’elles n’ambitionnent pas d’usurper leur monopole sur la violence). Est-ce un hasard si par exemple Boko Haram fonctionne comme une confrérie ou si le MUJAO a su si bien mimer l’organisation paramilitaire des rebellions touarègues au Nord Mali ? Et si dans un cas comme dans l’autre, les pouvoirs militaires légitimes ont accepté sans trop de heurts la cohabitation jusqu’à très tard, tant qu’elles n’étaient pas encore trop compétitives ?

Clairement, quelque chose dans le djihadisme mondialisé représente un challenge pour notre entendement. L’approche structurelle du Pr Diagne est un élément de réflexion essentiel mais qui ne saurait se suffire à lui-même, en particulier dans des régions du monde où la guerre, l’instabilité et la violence sont endémiques. Dans un tel contexte, le réseau terroriste ne fonctionne plus comme une sous-culture, mais comme une culture à part entière. En effet, lorsque des bombardements (parfois même avalisés par le Conseil de sécurité !) rasent les villes et tout ce qu’elles comportent d’éléments d’infrastructure, de culture ou de patrimoine, lorsqu’une population oscille entre déplacements forcés et catastrophes humanitaires, lorsque chaque famille compte plus de membres morts que vivants, interrompant ainsi la chaîne de transmission des valeurs, sont créées les conditions préalables et suffisantes en elles-mêmes à l’émergence d’un contre-pouvoir violent et totalitaire. Les fous psychopathes et les professionnels du crime existent indépendamment de la guerre et de la paix, mais les troupes prêtes à mourir pour les suivre ne se constituent que lorsque l’environnement les y invite. Or, les premiers ne peuvent pas faire de grands dégâts sans les derniers. La guerre dite régulière est le creuset du terrorisme. A cet égard, le djihadisme sévit à l’échelle mondiale moins parce qu’il y aurait une quelconque spécificité musulmane qui l’encourage, que parce que bien trop de pays musulmans ont été soumis à de violentes campagnes de conquête et de sabotage ces soixante dernières années.

Dès lors, l’on comprend que l’indignation de la quasi-totalité du milliard et demi de musulmans à travers le monde ne limite pas l’attrait que peuvent ressentir certains à l’appel du « Calife ». Nos protestations viennent en aval et elles sont caduques. Il ne s’agit pas d’un problème musulman mais d’un problème global, construit sur la durée. Nos mots n’ont aucune raison de toucher les personnes qui n’ont appris à parler que le langage du sang. Lorsque le monde, dans son ensemble, cessera de construire des sociétés qui aiment tant la guerre, la conquête et la domination, lorsque les pouvoirs étatiques cesseront d’étiqueter comme légitimes certaines formes de colonisation et de destruction, il cessera de produire ce genre d’extrêmes.