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Akararo* : PREMIERS PAS AU PAYS DES MILLES COLLINES

Publié le, 25 janvier 2006 par

Le respect et la confiance dans l”Umuzungu” “ Le Blanc”est stupéfiant .( ... Suite....)

Par Jérôme Strobel

Akararo signifie la passerelle en kinyarwanda; c'etait le nom que l’auteur voulait donner au lien créé entre des amis suisses et le projet sur place avec cette lettre. Volontaire au Rwanda, le Suisse Jérôme Strobel nous délivre ses souvenirs du Rwanda. Une chronique écrite avec le coeur et la raison pour semer les graines de l’espoir dans un pays en pleine reconstruction.

Souvent je pense à cette responsabilité qui incombe aux acteurs qui se trouvent aujourd’hui sur sa scène, moi compris bien entendu. Surtout moi, devrais-je dire. Car le respect et la confiance dans l”umuzungu” (“blanc” en kinyarwanda, l’impossible langue bantoue parlée par la totalité des rwandais) est stupéfiant. Un respect dans lequel se mélangent admiration et jalousie et où les vieilles images coloniales laissent encore des traces néfastes.

L’asservissement colonial a vraiment marqué les mentalités et il est difficile d’en effacer les empreintes: le peuple rwandais souffre d’un terrible complexe d’infériorité face aux blancs, détenteurs supposés d’un savoir plus que relatif. Bien sûr, face aux horizons des pauvres paysans de la région, l’européen qui vient de chez lui en avion est réellement omniscient: son champ d’action est le monde, alors que, le paysan, lui, il doit se déplacer à pied et ne pourrait jamais utiliser une voiture car il ne sait pas comment en ouvrir la portière !

Notre confort matériel et notre niveau d’études nous confèrent aussi une omnipotence qui, malheureusement, est bien souvent mal exploitée. Car au complexe d’infériorité de ceux qui ont été maintenus en état d’humains de deuxième classe par notre barbarie occidentale, les anciens dominants leur rendent bien leur complexe de supériorité. Les communautés d’expatriés de Kigali sentent parfois le rance des borgnes qui se croient dans le royaume des aveugles. Même si la plupart des aveugles seraient des monarques bien plus éclairés qu’eux… Ma conscience est souvent meurtrie par ce pied d’estal sur lequel on me place malgré moi, à cette confiance que l’on m’accorde aveuglément sans regard à mes compétances réelles. Surtout que je me rends bien compte que je participe à son renforcement.

En vivant à la paroisse où la petite communauté de blancs qui y réside est la seule de la région à posséder eau chaude, électricité, ordinateurs et téléphones. En prenant les voitures de la paroisse pour aller à Kigali alors que les plus riches possèdent au mieux un vélo pour leurs déplacements et que trois de ces voyages coûtent le prix d’une maison de la région. En mangeant de la viande au moins une fois par semaine alors que c’est ici un luxe réservé uniquement aux fêtes. En fréquentant les lieux pour blancs de la capitale qui, de temps en temps, me permettent de retrouver quelques bribes de mon occidentalité. Evidemment la réalité économique est bien à deux vitesses: moi, humble volontaire suisse, je fréquente les mêmes lieux que les ministres rwandais ! Mais au-delà de cette différence de moyens, on nous porte une attention particulière. Elle s’exprime parfois par une déférence et un traitement spécial: les privilèges réservés aux blancs sont multiples, de la facilitation du passage aux fréquents contrôles d’identité de la police jusqu’à l’attribution des places les plus confortables (ou les moins inconfortables devrais-je dire) dans les taxis-bus bondés. Ma blancheur est un passeport que je porte sur mon front.

On cherche aussi à avoir des relations avec des blancs car connaître des gens considérés comme importants constitue un motif de fierté. Une des formes les plus sympathiques que prend cette considération supérieure est la foule d’enfants criards que draîne votre sillage. Chacun veut vous saluer, chacun veut vous parler, en essayant de mettre en pratique les quatre paroles de français qu’ils ont appris à l’école primaire, et desquelles ils ne comprennent que rarement la réponse. Les plus audacieux tentent même de vous toucher !

Mais pour cela ils doivent surmonter leurs peurs d’enfants, celles que leurs parents leur ont inculquées pour les tenir tranquilles: “Reste sage, sinon l’Homme Blanc viendra te manger.” Quelle joie de servir d’épouvantail familial ! Je suis un Yéti des collines, l’ogre de mon enfance. Un jour que j’ai salué un enfant qui se trouvait sur ma route, un de mes collègues, un Congolais, m’a dit: ”C’est gentil de l’avoir salué, il dormira bien cette nuit.” Dans les premiers temps, le sentiment éprouvé est l’ivresse: celle de se sentir écouté, respecté, presque adulé. Mais attention à la geule de bois: on devient rapidement méfiant face à cette politesse servile que l’on devine parfois un peu hypocrite.

On veut s’attribuer vos faveurs (et souvent votre argent) et la déférence se mue alors en obséquiosité agaçante.

On est vite fatigué de servir d’animal de foire, même si celui-ci est luxueux. Lorsque on se délace dans Kigali, la joyeuse foule d’enfants rigolards se transforme en un fardeau d’enfants des rues, mendiants quelques billets et prêts à vous dérober de tout si vous montrez un instant d’inattention.

Ce regard différant que l’on vous porte pour votre couleur est un poids presque imperceptible mais ininterrompu: on vous classe, on vous range dans une catégorie qui est celle du blanc, riche en monnaie et en savoirs. Chacun de vos mouvements est observé et raconté. Impossible de passer imcognito, impossible de se fondre dans une foule, impossible d’être un simple quidam. Il est fréquent de rencontrer une personne que vous n’aviez encore jamais vue et qui en sait déjà beaucoup sur vous !

Cet œil d’un Big Brother au rôle renversé m’épuise: je voudrais n’être personne ! Ou plutôt je voudrais que l’on me considère comme ce que je suis: un homme égal à un autre, avec un nom à moi. Pas un “umuzungu” qui traîne les casseroles rouillées de décennies d’absurdité coloniale, avatar d’un époque parfois bien inhumaine. Le choc raciste est dur à encaisser, jamais la couleur de ma peau n’a été si lourde à porter.

Lorsque j’entre en classe, les élèves sont debouts. Ils chantent la gloire de Dieu (“Imana”), sa mansuétude de leur donner du pain, de leur donner la vie, de leur donner un avenir. Athanase, un gaillard de 1m90, fort mais inoffensif, dit la prière, les autres élèves la récitent. A peine, leur complainte terminée, ils entonnent en cœur un joyeux “Bonjour M. le professeur” qui, à chaque fois, me donne le courage nécessaire pour toute la journée. Le respect du professeur et de l’Autorité est tout simplement sidérant. Historiquement plongés dans une culture de chef, toute autorité trouve son pouvoir assorti d’un droit presque divin de répression incontrôlable. Parfois même au mépris de certains droits que, de chez nous, nous estimons élémentaires. Mais là notre jugement se heurte au relativisme culturel.

D’aucuns prétendent aussi que le respect du blanc le fait jouir d’une écoute largement supérieure, à l’image de sa représentation dans la société. Pour un blanc il n’est pas nécessaire qu’il soit charismatique pour que l’on boive ses paroles. Mais même s’il en est ainsi, la discipline n’est pas ici un vain mot: les élèves restent sagement assis, prêt à tout moment à vous effacer le tableau poliment, rangés dans leur uniforme à chemise blanche et jupe marron pour les filles, chemise blanche et pantalons marrons pour les garçons. Sans oublier l’insigne de l’école sur la chemise, bien entendu. Comme dans la vie “civile”, la tenue vestimentaire revêt une importance fondamentale. Il existe un langage des habits qui est remarquablement maîtrisé par les Rwandais.

A l’école, il exprime l’ordre et le respect, et le Préfet de Discipline veille à ce que les élèves en maîtrisent la grammaire.

Cette sorte de Cerbère de la conduite rôde alentours et débusque chaque écart de conduite qui ne tarde pas à être réprimé sans que, depuis notre point de vue européen, l’on s’embarasse de trop de pitié. Alors on ne s’étonne pas démesurément du silence qui règne dans la salle: ici, ce ne sont pas les mouches que l’on entend voler, mais bien des insectes aux bruits inquiétants qui entrent et sortent des classes par les fenêtres sans vitre.

Le revers de la médaille, c’est qu’il manque forcément un peu d’esprit de contradiction et d’initiative. Je voudrais des critiques, je voudrais un peu d’indiscipline ! Mais il serait malhonnête de se plaindre: si les conditions d’enseignements sont difficiles ici, ce n’est dans tous les cas pas pour la discipline. Quelle différence par rapport à l’enseignement au Cycle d’Orientation en Suisse auquel j’ai goûté l’année précédente !

Autre aspect infiniment favorable aux études, la motivation des élèves, en contraste total avec celle de nos chères petites têtes blondes. Dès le début de l’année, certains élèves inquiets de ne parvenir à terminer le programme annuel, m’ont demandé de leur dispenser des heures supplémentaires le samedi ! Parmi eux, il y a différentes raisons qui les rend avides de savoir.

Tout d’abord, il y a les enfants de la campagne avoisinante. Les plus intelligents d’entre-eux ont parfaitement su comprendre que l’unique façon de se créer un avenir au milieu des difficultés matérielles de la région était l’étude. Leur assiduité est souvent payante et certains pourront certainement s’ouvrir les portes de la capitale, surtout avec un précieux diplôme d’informatique en poche.

Ensuite, il y a ceux qui viennent de Kigali, la plupart filles et fils de famills relativement aisées et parfois proches du pouvoir. Pour eux, la campagne est un choc: ils sont habitués à l’électricité abondante, à l’eau courante, aux repas variés, aux divertissement qu’offre la cité. Rien à voir avec la vie austère et parfois même précaire que leur réserve l’internat. Si l’informatique les a attirés dans ce trou perdu, la rudesse de la vie rurale les en repousse. Ceux qui résistent seront parmi les meilleurs: à leur bonne éducation de base s’ajoute l’orgueil et la fierté des citadins. D’autres enfin, sont des “recyclés” du système: ils ont facilement plus de 24 ans (au lieu des 16 officiels) et reprennent l’école après quelques années d’activités confuses.

Certains s’étaient enrolés dans l’armée, d’autres avaient obtenu un travail éphémère. Parmi eux, il y a des hommes et des femmes mariés, parfois pères et mères de famille ! Tous se sont rendu compte qu’ils n’étaient pas en train de se bâtir un avenir solide et l’informatique est leur rêve de participer à l’élite.

Leur motivation est énorme, bien entendu, mais elle est à la mesure des difficultés que l’on peut rencontrer après une longue période de disette intellectuelle et scolaire. L’informatique dans cette région dénuée de tout est un paradoxe, et c’est ce paradoxe fondamental qui crée cet amalgame d’horizons composites.

Ce mélange des provenances, des milieux socio-culturels et des histoires personnelles confère à ma classe hétéroclite et bigarrée de 4e une richesse exceptionnelle. J’ai malheureusement l’impression que ces différences se transforment parfois en contradictions et je peine à lui distinguer clairement une personnalité. Est-il possible de trouver une harmonie entre des jeunes qui ont reçu leur première paire de chaussure à leur entrée à l’école secondaire et d’autres qui s’y font amener au début du trimestre par la voiture de papa conduite par un chauffeur ? Entre un fils de paysan qui ne connaît que son village et ses contraintes et un ancien militaire qui a passé son enfance en exil ? L’alchimie est-elle possible en mélangeant pères de familles et jeunes adolescents ? Fils tutsi du pouvoir et filles hutues de familles modestes ? Des interrogations que l’on ne trouve pas uniquement dans ce véritable microcosme de la société rwandaise mais bien à tous ses échelons et qui nous interpellent pour déployer toute notre énergie afin que l’espoir d’un avenir meilleur domine les craintes et les démons liés au passé. Afin que le Rwanda survive et n’explose pas une nouvelle fois.

( à suivre..)