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L'excision au pilori

Publié le, 16 février 2005 par

Interview swissinfo: Christian Raaflaub
(Traduction de l’allemand: Isabelle Eichenberger)


Une enquête de l’UNICEF auprès de spécialistes suisses – gynécologues, sages-femmes - révèle que 29% d’entre eux ont déjà eu affaire à une femme excisée.
L'UNICEF Suisse demande que des mesures soient prises sur le plan médical comme juridique. Sa directrice, Elsbeth Müller, s’en explique à swissinfo.

Tous les ans, en Afrique et ailleurs dans le monde, quelque 2 millions de fillettes subissent une excision. A l’échelle mondiale, on estime que plus de 150 millions de femmes et de petites filles sont ainsi mutilées à vie.

Le développement démographique et l’augmentation des flux migratoires font que l’Europe et la Suisse sont de plus en plus touchées par ces pratiques d’un autre âge.

Une étude de la section suisse de l’UNICEF, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, révèle cette réalité effrayante: 518 des quelque 1800 spécialistes consultés ont déjà eu affaire à une femme excisée.

swissinfo: Elsbeth Müller, que se cache-t-il derrière ces chiffres?

Elsbeth Müller: Les résultats de l’enquête nous permettent d’estimer que quelque 7000 femmes vivant en Suisse sont excisées.

swissinfo: Comment les spécialistes consultés ont-ils été confrontés à cette réalité?

E. M.: On constate que de plus en plus de femmes demandent aux gynécologues et aux sages-femmes où faire exciser leurs enfants en Suisse.

Beaucoup de ces spécialistes connaissent des jeunes filles qui ont été excisées ou qui vont l’être. Ce chiffre a augmenté, ce qui nous a beaucoup surpris.

swissinfo: Quelles sont les nationalités et les groupes d’âge les plus touchés?

E. M.: En Suisse, ce sont surtout des Somaliennes, des Ethiopiennes et des Erythréennes qui sont concernées. De nombreuses personnes en provenance de ces pays vivent en Suisse.

La majorité ont entre 19 et 34 ans, car elles sont en âge de procréer et vont consulter des gynécologues et des sages-femmes.

swissinfo: Que représente une excision pour la personne qui la subit?

E. M.: L’excision est une intervention douloureuse, une atteinte physique et psychique à l’intégrité des femmes et des petites filles.

Mais, bien sûr, cela va beaucoup plus loin. Les femmes excisées souffrent toute leur vie. Elles ont des infections urinaires et, de plus en plus, des problèmes de fistules et de menstruation.

En outre, l’ablation du clitoris réduit fortement toute sensation lors d’activités sexuelles. Souvent, l’accouchement, qui peut durer beaucoup plus longtemps, provoque la mort de l’enfant ou même de la mère.

swissinfo: Et qu’en est-il dans les autres pays d’Europe?


E. M.: Il est difficile d’établir des comparaisons. Nos collègues allemands sont en train d’organiser une enquête analogue.

Mais le problème a pris de l’importance partout depuis environ cinq ans. Tous les pays sont concernés, parce qu’ils sont tous touchés par les flux migratoires. Et parce que, entre-temps, le nombre de femmes en provenance de ces pays a augmenté.

swissinfo: Quelles mesures concrètes l’UNICEF va-t-il prendre?


E. M.: Sur le plan international, il s’est prononcé très clairement en faveur d’une tolérance zéro. Nous allons tout faire pour que la mutilation des fillettes soit interdite et punie dans tous les pays.

Nous voulons faire un travail d’explication et d’information, afin de faire prendre conscience aux gens de la gravité des conséquences de l’excision. Il règne en effet une immense ignorance à ce sujet.

Nous proposons aussi un programme de dédommagement aux exciseuses afin de les encourager à changer de métier.

En Suisse aussi, il faut clarifier les choses. Mais il faut aussi, sur le plan juridique, définir des sanctions contre les gens qui, ici, procèdent à des excisions ou s’en rendent complices.

swissinfo: Quelles sont les mesures à prendre en Suisse sur le plan médical?

E. M.: Le personnel médical doit être informé de la problématique et de ses conséquences. Savoir ce qui relève de l’identité culturelle et ce qui relève des droits de l’homme.

Il faut aussi donner une base légale au personnel médical. Avec d’autres organisations, nous sommes en train de le faire.

En répondant à des questions du genre ‘Où m’adresser, quand et comment suis-je punissable par la loi?’ Mais aussi: ‘Comment puis-je aider? Que puis-je faire si je sais qu’une jeune fille va être excisée? Puis-je être libéré du secret médical‘? Toutes ces informations sont importantes pour les médecins et les sages-femmes.

swissinfo: Et sur le plan juridique, que préconisez-vous?


E. M.: En Suisse, l’excision des filles est punie par la loi. Cela vaut pour les personnes qui pratiquent l’opération comme pour les parents. De même lorsque la fillette est emmenée dans un autre pays pour se faire exciser, pour autant que ce soit un pays ou l’excision est interdite.

swissinfo: Une famille qui va en Somalie ne peut donc pas être poursuivie?

E. M.: A l’heure actuelle, la complicité n’est pas poursuivie. Mais, bien entendu, il faudrait que, là aussi, on puisse examiner la situation du point de vue légal.

swissinfo: L’excision se pratique surtout au nom de la religion…

E. M.: L’excision n’est exigée par aucune religion, je tiens à le préciser. Il existe certaines indications que les deux sont liées, surtout chez les fanatiques religieux.

Pourtant, c’est beaucoup plus une tradition séculaire qui est à l’origine de l’excision, pour des raisons sociales, sociologiques ou sanitaires.

swissinfo: Et qu’en est-il du point de vue des droits de l’homme?


E. M.: La mutilation des petites filles est une atteinte aux droits des enfants et des hommes. Chaque enfant a droit au respect de son intégrité corporelle. Si on s’attaque à son corps au risque de provoquer sa mort, cette tradition ne peut se justifier par des critères d’ordre culturel.

Hormis la Somalie et les Etats-Unis, tous les Etats membres de l’ONU ont signé la Convention des droits de l’enfant. Il est donc du devoir de chaque pays de faire en sorte que les enfants vivant sur son territoire soient protégés de l’excision.