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Par Jérôme STROBEL

Mais dans le complexe domaine des relations où se mêlent questions ethniques, socio-culturelles et héritages familiaux, je dois admettre mes limites. Des limites tracées par les différences culturelles: suis-je en mesure de comprendre le langage relationnel qu’ils parlent ? Eux-mêmes, savent-ils comment s’adresser à moi au-delà des mots ? D’ailleurs la langue a des résonances insoupçonnées dans “le pays des milles collines et des milles problèmes”: celles du pouvoir et de l’ethnie.

En effet, l’ancien régime qui était en place jusqu’au génocide était un régime hutu, proche de la France et donc francophone. Ceux qui l’ont détrôné, principalement des tutsis, proviennent de l’Ouganda, sont appuyés par les Etats-Unis (du moins jusqu’à l’arrivée du fils Bush à la présidence) et sont donc anglophones. Ainsi, la langue elle-même est porteuse d’un message au Rwanda. La langue elle-même est langage. La langue avec laquelle on s’adresse à vous n’est pas innocente, elle véhicule un positionnement dans la complexe hiérarchie sociale rwandaise. Malgré le fait que la région soit ancestralement peuplée en grande majorité de hutus, le tronc commun de l’E.T.P. est séparé en classes francophones et anglophones. En effet, de nombreux immigrés tutsis sont venus s’installer dans les environs après la guerre en provenance de l’Ouganda. Par contre, la section d’informatique est purement francophone. Et ajoutez à cela le fait que le corps professoral est monoethniquement hutu, et vous obtenez les multiples rumeurs qui circulent sur la prétendue discrimination ethnique de l’école. En fait, il faut se rendre compte que la question ethnique est d’une complexité inouïe et d’une sensibilité à fleur de peau dans ce pays meurtri. Chaque acte, chaque parole peuvent en prendre sa connotation. Même s’il est quasiment impossible que les mots “hutus” et “tutsis” soient prononcés en public. En général, si un rwandais les prononce avec vous, cela signifie qu’une profonde relation d’amitié et de confiance s’est établie entre vous ! Il s’agit donc de rester extrêmement prudent, et en particulier pour une école qui, dans de multiples démarches, nécessite de traiter avec l’administration du pouvoir presque exclusivement tutsie.

Au niveau purement scolaire, la barrière de la langue constitue un des principaux empêchement à mon enseignement. En théorie, les élèves ne devraient parler à l’école que les langues européennes depuis le début de l’école secondaire. C’est à dire le français pour les classes dites francophones ou l’anglais pour celles dites anglophones.

Comme il se doit, la pratique est bien éloignée de la théorie et si la compréhension est bonne pour les élèves de la 6e année déjà fort habitués, elle présente encore une difficulté presque infranchissable pour certains de la 4e année. Et dans le Tronc Commun, il n’est pas rare que les professeurs s’expriment en kinyarwanda, fatigués d’être incompris.

En fait leur niveau est très contrasté et les problèmes scolaires de certains trouvent leur origine presque exclusivement dans les lacunes linguistiques. La timidité de certains autres s’additionne aux difficultés de la langue et il m’est parfois impossible d’obtenir une réponse lorsque j’interroge certains élèves. D’autres répondent à mes questions en répétant mot pour mot les phrases que j’avais prononcées ou écrites au tableau lors du cours précédent ! Que faut-il en conclure ? S’agit-il là d’une stratégie pour vaincre des difficultés linguistiques ou l’héritage d’un système éducatif et pédagogique basé presque exclusivement sur l’apprentissage ? Mais il faut avouer ici que les exigences de l’école en matière linguistique sont particulièrement élevées: à l’âge de 16 ans on impose un quasi-bilinguisme avec une langue européenne dont la structure, l’usage et la sensibilité sont situées à des années lumières culturelles de la leur. Que diraient nos enfants si on dispensait les cours du Collège en une langue bantoue aussi ardue que le kinyarwanda ? Et là surgit la problématique de la langue dans un pays africain, avec ses implications d’une complexité sans limite. De prime abord, comment ne pas voir dans cette têtue perséverance à traiter des affaires importantes dans des langues coloniales une résurgence d’un vieux complexe face au savoir occidental ? Comment ne pas se sentir révolté face à ces élites délibéremment francophones ou anglophones, mais jamais kinyarwandophones?

Pourquoi faut-il se vêtir d’un costard-cravate occidental pour montrer un habillement digne ? Il est triste de constater que pour montrer son niveau d’éducation élevé et sa réussite sociale il faille afficher des valeurs occidentales. L’affirmation d’une Afrique définitivement libérée de la relation asymétrique qui encore et toujours la lie à un colonialisme diffus passe irrémédiablement par l’investissement de sa propre culture. Surtout dans un pays totalement uni par la langue, situation presque unique en Afrique. Langue riche et complexe, langue aux milles verbes et proverbes dont les formes et les contours semblent infinis. Mais comment, d’un autre coté, ne pas rester admiratif face à cette réussite (forcée) d’une scolarisation multilingue ? L’Afrique a réussi ce que l’Europe et le canton de Fribourg peinent encore à réaliser dans leur espace plurilingue: l’apprentissage des langues par immersion ! Dans ce domaine force est de constater la capacité extraordinaire des Africains pour l’assililation des langues, héritage de millénaires de culture orale. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui parlent couramment une dizaine de langues différentes ! Et même les humbles paysans parlent leur langue avec rigueur et finesse. D’ailleurs l’importance accordée à la parole en général peut nous sembler à nous démesurée: chaque réunion ou invitation doit s’accompagner de son verre partagé et d’un discours très formel des principaux concernés. La parole est un partage, notion fondamentale de la culture rwandaise et plus généralement afrcaine: le partage de l’argent que l’on gagne, par exemple. Il est en effet naturel que les enfants qui gagnent de l’argent le répartissent entre les membres nécessiteux de la famille. Pratique humaine et solidaire dont le revers de la médaille est que certains enfants doivent cacher leurs revenus pour espérer en jouir un peu. Le partage de la demeure aussi: en Afrique, c’est l’hôte qui reçoit qui remercie l’invité de sa visite. Droit inaliénable du visiteur d’être traité avec honneur, devoir fondamental de l’amphitryon de satisfaire ses moindres attentes.

Et il suffit souvent d’une seule rencontre avec une personne pour que ce lien d’entraide mutuelle tacite s’établisse. Dans ce contexte, la parole est un lien social, parfois même au détriment de sa signification profonde. Ici, on s’invite et on se visite dans l’unique but de “blaguer”. Rigoler ensemble de tout et de rien, sans véritable raison ni motif, juste pour partager un moment agréable. Bavarder est plus qu’un sport national: c’est l’essence même de la vie. En témoigne la longueur à chaque fois excessive de la plus banale des réunions.

“Dans ce pays, on sait quand on les commence, mais jamais quand on les termine” m’a un jour avoué un Rwandais qui était arrivé très en retard à un rendez-vous pour cette raison. Mais si on blague et on bavarde volontiers, on aime aussi intriguer, tisser des réseaux de relations occultes en médisant des racontards et en amplifiant la moindre des rumeurs. Finalement, ici en Afrique on juge plus les gens sur ce qu’ils disent et comment ils le disent que sur ce qu’ils font réellement, et nombre d’incompréhensions culturelles proviennent du fait que l’on a pas considéré cette réalité. L’amour de la rhétorique et des belles paroles l’emporte parfois ici sur le pragmatisme.

Il faut cependant se garder de considérer cette affirmation comme un jugement négatif: ça serait la voir uniquement sous le prisme de notre culture utilitariste et individualiste. Mais il est vrai que notre notion linéaire et rentable du discours s’entrechoque avec leur approche plus circulaire. Un exemple frappant m’a été donné à voir lors des multiples réunions au sein de l’école. En général, la langue la plus commune est le kinyarwanda, et je dois donc demander les services d’un professeur en qualité d’interprète. Lorsque c’est le père Daniele qui se charge de cette tâche, sa traduction est extrêmement lapidaire par rapport au discours effectué: il le résume à ses idées essentielles et ne me transmet que ce qui, de notre point de vue synthétiquement occidental, semble nécessaire. Néanmoins, il est très clair que la circularité des discours ne constitue pas de pures répétitions: d’infimes nuances se cachent dans les contours de leurs paroles et codent des messages qui nous restent incompréhensibles. Lors d’échanges en français, il m’est d’ailleurs souvent arrivé d’avoir l’étrange sensation de ne pas saisir le véritable sens des discussions en cours, bien que j’en comprenne parfaitement la signification linguistique.

Certains silences sont chargés de sens mystérieux qui flottent dans l’air. Je les vois, je les sens, mais jamais je ne parviens à en distinguer clairement les traits. Comme si la communication se situe à un niveau auquel mon “européanité” m’empêche d’accéder. Une sensation terriblement frustrante car elle nous confronte avec les limites du dialogue interculturel. Mais aussi grisante car elle m’enseigne l’existence d’une autre entité culturelle que l’on ne peut pas comprendre totalement, qui fonctionne selon des schémas propres, différents des nôtres. Une autre culture que la mienne, aussi forte et enracinée, que je ne pouvais jusqu’à présent que concevoir théoriquement et qui me renvoie à mes propres limites imposées par tous les minuscules réflexes culturels qui me conditionnent. A son contact, mon univers acquiert une dimension supplémentaire: je me sens omniscient, conscient dans ma chair de la diversité culturelle, observateur priviliégié des relations humaines et de leurs mécanismes.

Mais la langue ne pose pas uniquement des problèmes entre moi et les élèves: elle est aussi source de divertissements savoureux. Je pense, par exemple, que je me rappellerai toujours avec délectation du jour où je leur donnais un problème de mathématique mettant en jeu des prisonniers qui creusent un tunnel et que, à la fin de l’heure, lorsque je leur demande de résoudre l’exercice pour le lendemain, une voix timide me demande ce qu’est un “tunnel” ! Je reste interloqué, mon esprit parcourt en un éclair les routes rwandaises, et je prends conscience qu’aucune d’entre-elles ne possède une telle infrastructure !… Ou alors lorsque dans l’examen trimestriel je fis intervenir la galanterie pour compliquer un peu un problème de combinatoire impliquant des filles et des garçons, et qu’aucun des élèves (de 19 à 26 ans !) n’en avait jamais entendu parler ! Je vous laisse tirer de cet incident comique vos propres conclusions, mais avouons tout de même que dans le Rwanda rural le combat pour la cause féminine a malheureusement encore un bel avenir devant lui. Une autre anecdote amusante est ma difficulté à corriger les premiers tests à cause de leur grande confusion entre les lettres “l” et “r”. En effet, leur prononciation ne leur permet pas de différencier ces deux lettres, ce qui provoque un aléatoire loufoque dans l’orthographe de certains mots. Même dans leurs propres noms et prénoms, ils confondent sans cesse ces deux lettres ! Il m’a donc fallu prendre conscience de ce phénomène pour parvenir à déchiffrer convenablement leurs écrits et parfois aussi leurs interventions orales. Bien sûr, ces quiproquos burlesques sont réciproques: quelle gêne lorsque je dus faire l’appel au début de l’année ! Je me sentais totalement ridicule en prononçant leurs noms rwandais. Car les rwandais utilisent deux noms diffèrents: un nom chrétien et un autre rwandais. Aucun des deux noms n’est transmis à la descendance: il s’agit en fait plutôt de deux prénoms choisis par les parents. Les prénoms chrétiens sont pour nous réellement comiques: ils datent d’une autre époque, celle de l’arrivée des blancs et sont largement insipirés par la lecture de la Bible.

On croise ainsi autant d’Epimaques, que de Théogènes ou d’Oenesphores... En ce qui concerne les prénoms rwandais, je commence à m’y habituer, car ceux-ci possèdent une signification précise comme par exemple “don de Dieu” pour “Mukeshimana” et leur nombre ne semble pas plus élevé que celui de nos prénoms. Par contre, les élèves (qui peu à peu ont perdu de leur appréhension face à moi et se détendent un peu) partent dans des éclats de rires effroyables (pour moi) à chacune de mes tentatives de prononcer quelques misérables mots de kinyarwanda. Leçon d’humilité par toujours inutile pour le professeur respecté que je suis devenu ici…

La langue est une difficulté pratique et culturelle qui bien souvent peut être surmontée. Il en est d’autres, souvent plus prosaïques, qui présentent de réelles entraves à l’enseignement. Dans un pays comme le Rwanda et dans une région comme l’Umutara, les contraintes matérielles conditionnent trop souvent la disponibilité des enfants. Par exemple, au début de chaque trimestre, ceux-ci doivent arriver à l’école avec leurs poches garnies de ce que l’on nomme poétiquement le “Minerval” (de la Déesse romaine Minerve qui protège arts, sciences et techniques) et qui n’est qu’autre que les 60 dollars de taxe trimestrielle. Certes cet argent leur permet d’étudier, de se loger et de se nourrir durant trois mois, mais il faut le comparer au salaire moyen d’un ouvrier local qui est un peu inférieur à un dollar quotidien ! Les étudiants rencontrent donc d’importantes difficultés pour réunir cette somme et c’est la cause principale des indécents retards d’une bonne partie d’entre eux durant les premières semaines après la rentrée officielle.

Il est ici communément admis que la première semaine de cours est perdue: rarement vous pouvez avoir la chance d’y trouver plus de la moitié des élèves inscrits. Voilà ce que j’avais écrit ce jour du 27 septembre dans le journal qui parfois me sert à compulser certaines de mes émotions:

« Aujourd’hui, c’est le premier jour d’école. La rentrée c’était hier. Mais, tradition rwandaise oblige, il ne faut pas presser les choses. Le premier jour, on reçoit les élèves. Ils s’installent, retrouvent leurs amis. Mais il faut être bien naïf pour croire que les cours peuvent commencer le deuxième jour…

Fidèle à une ponctualité bien suisse (ici, on dirait européenne, c’est déjà suffisant), je vais voir le directeur un quart d’heure avant le début de la première heure de cours, à 7h45. Même si je m’y attendais un peu, je reste interloqué lorsque j’apprends que seuls deux de mes élèves sont déjà arrivés. Les 30 autres ne semblent pas spécialement pressés de mettre un terme à leurs grandes vacances ! Cette situation inattendue me rend un petit peu nerveux : comment vais-je bien pouvoir les occuper ? Car il est bien sûr impossible de présenter le cours que j’avais préparé la veille, même si je l’avais prévu très introductif, anticipant la défection d’un grand nombre d’élèves. Mais pas une défection de cet ordre… Quels drôles de soucis peuvent ressentir les « bazungu » ! Il n’y avait pas à s’en faire pour la matière, les seuls élèves qui étaient arrivés à l’école ne sont tout simplement pas venus au cours ! Je me rends bien compte que j’aurais tort de prendre cela comme un affront, car je vois qu’aucune des salles n’est occupée. Ou plutôt si : les quelques professeurs présents se sont réunis pour déterminer l’horaire des cours qui n’avait pas encore été établi jusque là! Incroyable, mais vrai…

Alors je me résigne. La résignation, dans certains cas, peut constituer un acte de bravoure. Mais en Afrique, cela fait partie du quotidien. Je retrousse mes manches, et commence à ranger la salle des ordinateurs. Elle en a grand besoin. Le directeur de l’école appelle trois filles pour venir m’aider et balayer, nettoyer. Les garçons, eux, discutent, assis sur des chaises et regardent négligemment le travail de leurs camarades féminines. Ca aussi, c’est le Rwanda ! D’ailleurs un proverbe rwandais dit que la femme n’est jamais un hôte, même quand elle est invitée. Ou alors cet autre: « Donner du lait à une femme, c’est comme le jeter à terre ». Il faut savoir que le lait est une boisson très respectée ici pour son pouvoir nutritif. Bel exemple de respect et de tolérance…

La matinée ne se sera toutefois pas révélée inutile. J’ai en effet pu faire la connaissance de trois de mes futurs élèves. Deux d’entre eux, des frères, m’ont fait une bonne impression. Normal, ils viennent de Kigali, semblent instruits, éduqués avec des préceptes plus occidentaux que ceux que l’on trouve ici, à la campagne. Ils sont bien habillés, l’un amène son propre ordinateur. Même s’il n’est pas dernier cri, c’est une marque de richesse indéniable. C’est un coup dur de se rendre compte que nos sensations sur les gens sont inextricablement liées à la distance culturelle qui nous en sépare. Quel aurait été mon jugement si j’avais eu en face de moi des fils de paysans, alignant difficilement quelques confuses paroles en français ? »

Si la discipline et la motivation des élèves facilitent l’enseignement, les problèmes organisationnels et matériels, comme on peut le voir, en constituent des obstacles parfois abyssaux : la rentrée n’avait été fixée par le gouvernement que un peu plus d’une semaine avant ce 27 septembre, alors qu’elle a normalement lieu durant les deux premières semaines de septembre. Mais il ne s’agit là que de la première des embûches laissées par le Ministère en matière de planification : de ci de là, il s’emploie à essaimer des congés-surprises qui généralement ne sont annoncés que la veille à la radio ! La journée nationale de l’arbre ou la journée d’échanges sur le projet de Constitution nationale sont certes des thèmes nécessaires dans le contexte rwandais actuel, mais ils ne manquent pas de perturber la déjà fragile organisation de l’école. On touche d’ailleurs ici à un des principaux freins au développement de la région, et du pays en général : les difficultés rédhibitoires de communication qui se superposent souvent à des carences organisationnelles patentes.

Pour commencer, le service postal est réduit au strict minimum des boîtes postales, ce qui est aisément compréhensible dans un pays où les adresses font totalement défaut, à part au centre de la capitale. L’acheminement doit donc être assuré par chacun, ce qui ne manque pas de poser des problèmes : la boîte postale de l’école est située à la poste de Kigali, à plus de 180 km ! Il faut donc attendre qu’un des responsables s’y déplace et y relève le courrier pour qu’il parvienne jusqu’à son but final. Mais l’école ne possède pas de moyen de déplacement propre et doit donc s’appuyer sur les voitures de la paroisse. Bien qu’avec une certaine assurance on puisse compter sur un rythme hebdomadaire, il n’est pas rare que certaines lettres arrivent après les convocations qu’elles contiennent. Mais bien sûr, le pays y est habitué et une absence non annoncée à une réunion n’est pas considérée avec la même gravité que sous nos latitudes.

D’autre part, comme les moyens que nous nous considérons comme « normaux » souffrent de dysfonctionnements structurels, tout un réseau de moyens appartenant à la constellation du système « D » se développent : on connaît le frère d’une collègue qui a sa fille qui va rendre visite dans la région et qui peut porter une lettre qu’elle remettra à un voisin qui connaît l’intéressé et qui la lui transmettra… Ou alors tout simplement on connaît le chauffeur du taxi-minibus qui se rend deux fois par semaine à Nyarurema depuis Kigali et on lui demande ce petit service. Dans un pays avec une culture relationnelle où tout le monde semble connaître tout le monde (l’adage « le monde est petit » trouve ici une justification stupéfiante), ce système de transmission par bonds intermédiaires fonctionne bien souvent mieux que les canaux officiels. D’autre part, le fait que les missives passent de main en main témoigne de la confiance mutuelle sur laquelle repose pour grande part cette société. Briser cette confiance reviendrait à s’exclure de fait du cercle de solidarité dont tout le monde a un jour ou l’autre besoin. Autre détail amusant relevant de cette même débrouillardise face aux défauts et aux manques matériels, les élèves utilisent l’école pour leur communication personnelle : tout d’abord, ils se servent de la boîte de l’école pour se faire envoyer leur courrier, tout comme les employés le font avec leur entreprise. Mais heureusement pour nous, rares sont les familles habituées à la communication écrite et nous ne croulons pas le poids de leurs lettres. Ensuite, j’ai souvent été sollicité lors de mes fréquents voyages à Kigali par des parents d’élèves pour faire parvenir des messages ou de l’argent à leurs enfants. Dans un monde sauvage où la notion de l’état protecteur des individus n’existe pas et qui, néolibéralisme oblige, n’est pas en voie d’exister, chacun compte sur son réseau de relations pour rester à flot. Ainsi, si la solidarité n’est pas institutionnalisée, elle est belle et bien présente, se superposant à la toile des connaissances personnelles. Une façon bien africaine de survivre au sein d’un ordre mondial de plus en plus hostile face aux plus démunis. Mais pour combien de temps encore ?

Autre banal outil de communication qui fait défaut, le simple combiné de téléphone. En l’absence de réseau généralisé de téléphone dans les campagnes, la plupart des messages passent par la radio. Par exemple, les réunions des directeurs des écoles de la province sont communiquées par la radio plutôt que par des courriers incertains. Même des messages personnels appelant untel à se rendre dans telle ville pour telle affaire sont diffusés sur les ondes rwandaises. Et si le concerné n’écoute pas la radio au ce moment précis du communiqué, son voisinage se charge de faire courir la rumeur jusqu’à lui. Car si on parle d’un voisin ou d’une connaissance à la radio, c’est un événement de taille que personne ne se garde de commenter. C’est au fond des campagnes que l’on prend la mesure de l’importance capitale de la radio : plus que n’importe quel autre moyen, il baigne la population de son influence. Et on ne se surprend plus que les génocidaires s’en soient servi pour commettre les pires des abominations. Il semble toutefois qu’aujourd’hui, la retenue pudique et craintive qui s’est emparée de la population face à ce moyen de communication après 1994 se soit estompée devant sa commodité incontestable. L’école, tout comme la paroisse, disposent bien d’un téléphone avec relais hertziens, mais son fonctionnement est bien trop dépendant des multiples aléas parsemés entre l’Umutara et Kigali pour que sa fiabilité soit suffisante. Les coupures durent parfois plus d’une semaine et, comme la plupart des relais sont alimentés par l’énergie solaire, le téléphone répond aux abonnés absents entre 21h et 8h quasiment d’une manière quotidienne.

Un enthousiasme paradoxal pour les technologies les plus modernes

Face à ces carences matérielles, un enthousiasme paradoxal pour les technologies les plus modernes est en phase de s’emparer de la population. Ou du moins des classes les plus aisées économiquement, c’est à dire des gens de la capitale et des grandes villes, des employés des ONG internationales, ainsi que des responsables politiques et économiques des campagnes. Le boum de la téléphonie mobile est une réalité africaine et rwandaise en particulier. Cette année, le nombre d’abonnés mobiles a dépassé le nombre d’abonnés fixes en Afrique, et la tendance ne semble pas près de s’inverser : les investissements liés aux infrastructures et à l’entretien des antennes mobiles sont incomparablement faibles face à ceux du câblage du réseau fixe. En plus, la démission de l’état face aux infrastructures de première nécessité vitale et économique laisse le champ libre aux entreprises privées, particulièrement friandes de marchés aussi juteux. Comme c’est le cas pour l’entreprise sud-africaine Rwandacell qui s’est emparée du marché rwandais pour y appliquer un monopole sans partage ni pitié. Bien que les tarifs soient aussi prohibitifs qu’en Europe (de l’ordre d’un franc suisse la minute, c’est à dire le salaire mensuel moyen des ouvriers de la campagne ! ! !), il est devenu le moyen le plus sûr pour joindre les personnes. Ainsi, même perdu au milieu des collines à Nyarurema, il est possible de capter dans certains endroits le précieux signal qui nous relie avec le monde moderne. On voit donc les quelques heureux propriétaires de mobiles se placer au sommet des collines, effectuant des mouvements incohérents à la recherche de leur Graal technologique : les deux misérables « barres » qui indiquent sur l’écran que la couverture est suffisante pour lancer un appel… Et malgré son prix, c’est un moyen bien plus fiable en cas d’urgence. Bien sûr, on s’en doute volontiers, ce développement n’est ni horizontal ni partagé…

L’utilisation de l’Internet est en pleine explosion

La révolution mobile n’est pas la seule à toucher l’Afrique : l’utilisation de l’Internet est en pleine explosion. Surtout en ce qui concerne la messagerie électronique : une ribambelle de cafés Internet se pousse les uns les autres le long des rues du centre de Kigali et la rapidité de leurs connexions n’a rien à envier à leurs confrères européens.
Toujours pleins, leur fréquentation témoigne du succès grandissant de ce nouveau moyen pour communiquer qui permet de traverser les frontières comme surmonter les insuffisances des réseaux traditionnels. A Nyarurema, la situation est plus chaotique : connexions extrêmement lentes, difficultés de communications avec le serveur. Sans compter sur les sempiternelles coupures de téléphone et la rigidité des horaires pour l’utilisation des ordinateurs, liées au fonctionnement du groupe électrogène… Il n’en reste pas moins que le fait que l’école possède un lien avec le village global est tout un symbole.

Cet engouement pour les nouvelles technologies souligne l’éclatement de la société rwandaise en classes presque totalement décorrélées : quel lien reste-t-il entre les commerçants de Kigali, téléphone portable en poche et accès Internet au coin de la rue, avec le pauvre paysan de l’Umutara ou d’ailleurs, tributaire des mauvaises récoltes que son maigre lopin de terre veut bien lui donner ? Comment concilier les visions de ceux qui communiquent par Internet avec celles de ceux qui n’ont jamais vu une route goudronnée de leur vie ? Avant de développer les voies virtuelles, ne faudrait-il pas se préoccuper d’équiper tout le pays de routes bien réelles dans un état décent ? Car s’il est vrai que les principales villes du pays sont reliées par de relativement bonnes routes, celles qui sortent des axes principaux sont catastrophiques : pour rejoindre la ville de Nyagatare qui est la plus proche de Nyarurema sur une route « macadamisée » , plus d’une heure est nécessaire alors que seuls une trentaine de kilomètres les séparent. Et encore par temps sec, car le risque de rester embourbé lorsque la pluie tombe n’est pas négligeable. Et sans tenir compte des traditionnelles crevaisons qui agrémentent fréquemment les déplacements sur ces voies inhospitalières : depuis que je suis ici, je dois en compter pas moins d’une dizaine, soit peut-être une moyenne de une crevaison tous les trois voyages ! D’ailleurs il faudra penser à faire homologuer le changement de roue comme discipline olympique, car notre technique commence à friser la perfection grâce à un travail d’équipe remarquable… Evidemment, l’enclavement dont souffrent les régions décentrées constitue un frein terrible pour leur développement. Mais l’état ne semble toutefois pas en mesure de financer des constructions à ce type d’échelle (alors qu’il finance depuis des années une guerre plus que larvaire pour l’appropriation de toute une partie de la République Démocratique du Congo, mais ça, c’est une autre histoire…) et il laisse la coopération internationale s’en charger ! Par exemple la Chine a largement contribué au réseau routier rwandais.


* Akararo signifie la passerelle en kinyarwanda; c'etait le nom que l’auteur voulait donner au lien créé entre des amis suisses et le projet sur place avec cette lettre. Volontaire au Rwanda, le Suisse Jérôme Strobel nous délivre ses souvenirs du Rwanda. Une chronique écrite avec le coeur et la raison pour semer les graines de l’espoir dans un pays en pleine reconstruction. ( A suivre ….)