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Par El hadji Gorgui Wade NDOYE, directeur de publication.

De Gaulle en 1958, a choisi Houphouët Boigny comme ministre au détriment de Léopold Sédar Senghor considéré comme un révolutionnaire. Senghor défendait l’autonomie pour l’Algérie à l’assemblée nationale française, mais ne souhaite pas un débat à l’ONU pour sauver l’honneur de la France « Terre des libertés ». D’abord pour l’indépendance du Sénégal, le Chantre de la Négritude hésite, par stratégie ou par réalisme ? Il convainc pourtant les marabouts du "Vieux Sénégal" à maintenir son pays dans le giron français.

N’ayant pas réussi à arrêter la balkanisation de l’Afrique de l’Ouest francophone ni à obtenir l’indépendance dans le cadre de la Confédération avec la France, téméraire et nostalgique, il rêve la Francophonie dont il sera l’un des Pères fondateurs et l’un des avocats les plus talentueux. Du complexe d’un homme qui appartient à deux Mondes.

De Gaulle à Dakar

De Gaulle, après une tournée triomphale à Madagascar, Congo, et en Côte d'Ivoire, se rend le 26 août 1958 à Dakar, accueilli par le Ministre de l’intérieur Valdiodio Ndiaye. Senghor est en vacances en Normandie, son Président du Conseil des ministres Mamadou Dia, est lui en visite médicale en Suisse. C'était leurs arguments ! Mais leur absence en ce moment crucial de la vie de la Nation sénégalaise et les raisons invoquées sont considérées pour beaucoup comme une fuite en avant.

Houphouët Boigny de la Côte d’Ivoire avait fait rallier son peuple autour du « Oui », le général était très content de sa fidélité, il pensait que partout en Afrique le « Oui » l’emporterait après son passage triomphal à Abidjan. C’est à dire le maintien des colonies dans la Communauté française.

C’était sans compter avec la Guinée de Sékou Touré et les porteurs de pancartes sénégalais, le Parti Africain de l’Indépendance (PAI) de Majhmouth Diop et les étudiants de la Fédération des Etudiants de l’Afrique Noire en France ( FEANF).

Ainsi à l’absence du tandem, Dia / Senghor, c’est le jeune Valdiodio Ndiaye ( que la France considérera comme un grand ennemi, ministre de l'Intérieur du Gouvernement territorial qui accueille avec Maître Lamine Guèye, président de l’Assemblée nationale le Président français. Face à de Gaulle, Valdiodio Ndiaye déclare:
«Peuple d’Afrique, comme celui de la France, vivent en effet des heures décisives, et s’interroge sur ce qu’il est appelé à faire. Dans un mois, le suffrage populaire par la signification que vous avez voulu donner à sa réponse Outre - Mer délimitera l’avenir des rapports Franco - Africains.»


Pour le référendum, il fallait voter «Oui», c’est à dire pour le maintien dans la Communauté française ou «Non», équivalant au rejet de l’Union proposée par le Général de Gaulle.

A la Place Prôtet, actuelle Place de l’Indépendance à Dakar, le Général fut accueilli par une foule énorme, composée de travailleurs, de jeunes, de femmes mais aussi d'étudiants, et des militants de partis politiques venus témoigner leur désapprobation de la politique française et exprimer leur envie de liberté et d’indépendance.

Le brouhaha n’était pas à plaire au Général flanqué de ses galons devant des sujets têtus.
Pour l’historien, Iba Der Thiam, actuel vice – Président de l'Assemblée nationale du Sénégal et membre de la mouvance présidentielle:

«La protestation était dans le cœur de tous les Africains qui se disaient enfin l’Algérie verse son sang pour l’indépendance, l’Indochine verse son sang pour l’indépendance, nous on nous offre par le moyen d’un simple bulletin de vote d’obtenir l’indépendance comment ne pas l’accepter ?»

Les hésitations de Senghor

« En 1958, Senghor hésite d’abord et la preuve de son hésitation c’est qu’il n’est pas présent à Dakar lorsque le Président de Gaulle y vient et enfin de compte Senghor se décide à voter “oui” avant de partir parce qu’il sent que l’opinion sénégalaise dans l’ensemble est favorable au « Oui », déclare Pierre Messmer .

Mamadou Dia pour sa part était pour le « Non », donc pour l’indépendance immédiate et dit il:

« Je croyais que Senghor aussi pensais comme moi, et c’est en ce moment qu’il m’a dit Mamadou, il faut que je te dise la vérité : j’ai promis au Gouvernement français de voter “oui”. Pour moi, ça a été vraiment la douche froide »

Dès lors rien ne sera plus comme avant même si, les caractères se mélangent pour donner un tandem de choc très reconnu au niveau international. C’est le début des malentendus entre les deux hommes.

Disons le deuxième élément fort car, il y a eu d’abord cette frustration contenue de Dia à l’occasion du choix des deux députés du Bloc démocratique à envoyer au Palais Bourbon.( Voir par ailleurs).

On peut se demander sur quelle base Pierre Messmer s’est – il fondée pour dire que les Sénégalais voulaient rester sous le joug français, l’accueil réservé à de Gaulle à Dakar, le montre - t - il?

Certes, une foule qui s’exprime est difficilement saisissable. Mais cette foule « vibrante » pour reprendre de Gaulle n’était pas venue les mains vides. Elle était préparée et prête à dire « Non » au Général.

Quand Bernard Cornut Gentille, se désole du comportement des Sénégalais, de Gaulle lui dit :

« Moi, je m’amuse ». Ironiquement !

Il est aussi vrai qu’à l’occasion du discours qu’il prononce, se mêlaient applaudissements et chahuts. Alors quels éléments d’appréciation disposons nous ?

Seul le visage vu à la télé, et le discours du Général, ajouté à cela les témoignages du peuple et le message du jeune ministre Valdiodio Ndiaye peuvent nous donner des indices sur la position des masses sénégalaises.

De son côté, Senghor arrive à convaincre Mamadou Dia de le suivre. Ensuite, ils ont sollicicité le soutien de la classe maraboutique de l’époque qui avait une grande influence sur les populations sénégalaises.

Valdiodio Ndiaye qui avait bien compris l’élan de ses frères sénégalais disait dans son discours d’accueil :

«Il ne peut y avoir donc aucune hésitation, la politique du Sénégal clairement définie, qui est dans l’ordre où il veut les atteindre, l’indépendance, l’unité africaine et la confédération... Nous disons indépendance d’abord, nous ne faisons que interpréter l’aspiration profonde de tous les peuples d’Afrique Noire à la reconnaissance de leur personnalité et de leur existence nationale».

Le mot est lâché l’existence nationale, la porte de la souveraineté après 500 ans de domination avait sonné, et Valdiodio était sur la même longueur d’onde que Sékou Touré.
A Conakry de Gaulle voyant la foule crier « Silly », pensait que la foule euphorique lui était vouée. Non, il s’en rendra compte, quand Sékou Touré dans son discours annonce le « Non » de la Guinée.

Le Président français, dit alors qu’ il n’avait plus rien à faire en Guinée et dit de son homologue guinéen :

« Sékou Touré, quel orgueilleux !»
Ce dernier avait déclaré :
« Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage»8

Mais pour Valdiodio Ndiaye:

«L’indépendance est un préalable, non un fait en soi, mais pour qu’elle soit possible, elle ne véhicule pas une volonté de sécession, elle ne recèle aucune intention d’isolement ni de repliement sur soi (...). Nous disons indépendance et ensuite unité africaine contre les frontières artificielles». On sait que la Conférence de Berlin qui a consacré le tracé des frontières n’avait pas tenu compte des réalités socio – historiques des populations africaines.

A ce propos souligne l’historien et politologue sénégalais Mamadou Diouf :

« Ce tracé s’est fait « dans la fureur et dans le sang, entraînant un profond bouleversement des configurations politiques et consacre aussi l’arrimage de la géographie africaine ». Les élites devaient affirmer à la face du monde qu’ils avaient une histoire et qu’ils vivaient dans un continent qui avait une histoire, une histoire qui avait été niée et ceux qui les avaient colonisés devaient pour pouvoir effectivement fonder leur contrôle de l’Afrique dire que c’étaient des non nations, c’étaient des sociétés sans histoire qu’il fallait amener à la civilisation ... Cette Afrique là, les nationalistes vont aller à l’assaut pour la découvrir et la présenter au monde. Dire face aux réalisations historiques de telle ou telle civilisation, l’Afrique a des réalisations comparables, réinscrire l’Afrique dans l’histoire du monde, dans l’histoire universelle en disant que l’Afrique a été expulsée de cette histoire au 19ème siècle pour une raison simple quand les Européens ont décidé de conquérir l’Afrique, ils ont forgé un concept, le concept de mission civilisatrice.

Pour civiliser quelqu’un il faut décréter qu’il est barbare ou qu’il est devenu barbare... Mais l’Afrique pouvait - elle enjamber les frontières coloniales ».

«Enfin au-delà de l’indépendance et de l’unité, le Gouvernement du Sénégal avec le Congrès de Cotonou propose la négociation avec la France d’une confédération multinationale de peuples libres et égaux.

Cette solution nous paraît comme la seule réaliste et durable parce qu’elle est la seule qui tienne compte à la fois du sentiment national des masses africaines, de leur aspiration à l’unité et de leur volonté d’entrer dans le monde moderne auprès d’un ensemble plus vaste encore. C’est pourquoi, nous regrettons de voir écarter la confédération avec toutes les perspectives d’associations qu’elle contenait. Ce serait pour l’Afrique un recul d’un demi-siècle alors que tout nous commande d’aller de l’avant » ajoutait Valdiodio Ndiaye.

Et Mamadou Diouf de se demander : « Le paradoxe d’une société ou du moins d’une élite qui reconstruit son histoire en sautant la parenthèse coloniale mais qui construit des Nations à l’intérieur des frontières artificielles pose la question : à quelle histoire appartenons-nous ? Est-ce que l’Afrique peut s’intégrer et enjamber les frontières coloniales? N’est ce pas peut être probablement la seule possibilité de créer un nouveau cadre pour une nouvelle histoire»

Mais le général de Gaulle voyant le comportement de la foule, les poings serrés qu’il laisse tomber, comme en signe de surprise mal consommée, déclare presqu’en arrachant son micro :

« Oui, l’indépendance que les porteurs de pancartes la prennent le 28 septembre prochain, mais s’ils ne la prennent pas, alors, qu’ils fassent ce que la France demande la Communauté franco - africaine ».

On pouvait lire sur ces pancartes portées par des jeunes :

« 1- l’indépendance immédiate, 2- la fédération de la Nation africaine, 3 - la confédération multinationale avec la France » et en bas un mot en Wolof Diotsarew ( mot signifiant libération nationale).

Du refus de l’assimilationnisme

Senghor a brûlé tous les poèmes qu’il avait écrits avant l’âge de trente ans susceptibles d’être influencés par la poèsie française. Il y a bien là un cheminement vers soi, vers la connaissance et l’illustration de la civilisation négro - africaine. Du reste fondementale quand on sait que l’histoire africaine d’avant la colonisation était essentiellement orale.

Ensuite quittons «l’Orphée des tropiques» pour fixer notre regard sur l’homme politique.

Lamine Guèye, avec un doctorat en droit, détient le diplôme le plus élevé parmi ses contemporains. Après avoir soutenu Blaise Diagne ( le premier africain noir à être élu au Palais - Bourbon, il s’alliera avec Galandou Diouf et fonde le Parti Socialiste Sénégalais. Pendant le gouvernement du Front Populaire, il devient le leader incontesté de la fédération Section Française de l’Internationale Ouvrière du Sénégal.
« A travers les vicissitudes du responsable politique subsiste une constante, sa croyance à l’assimilation politique par l’assimilation culturelle »9
C’est cet homme qui présente Senghor et le met en orbitre dans la politique.

Le fils de Diogaye, venait de participer à la Commission Monnerville qui étudia les conditions de la participation des colonies à l’assemblée constituante.


« Alors âgé de moins de quarante ans, Senghor jouit d’une certaine notoriété pour avoir publier quelques articles : « Ce que l’homme noir apporte » dans l’ouvrage collectif L’homme de couleur, en 1939 ; « Défense de l’Afrique noire », dans la revue Esprit de juillet 1945 ; ainsi qu’un recueil de poèmes, « Chants d’Ombre » aux éditions du Seuil.

« Dans tout cela, il est en net désaccord avec Lamine Guèye et considère l’assimilation comme une chimère dangereuse parce qu’irréaliste »10
C’est en ces périodes qu’il lance cette célèbre formule :

« Nous voulons assimiler et non être assimilés».

Lamine Guèye subira pour sa part la pression des militants de son Parti la SFIO et se sent dépassé par les élections municipales de Rufisque ( couvre - feu, barrages de l’armée, surveillance policière accrue).

Dans un compte rendu envoyé à son comité directeur à Paris, Lamine Guèye souligne :

« Nos amis ont dit : nous ne pouvons avoir confiance dans la France. On me reproche d’être trop français »

De son côté: «Léopold Sédar Senghor prend une part déterminante aux travaux de la commission de la constitution qui, après avoir entendu le rapport de la commission d’outre - mer, aboutit aux conclusions suivantes :

1° « La France forme avec les territoires d’outre - mer, d’une part, et avec les Etats associés
(les Protectorats, l’Indochine), d’autre part, une union librement consentie dont les ressortissants jouissent de tous les droits attachés à la personne humaine... ».
2° Tous les ressortissants des territoires d’outre - mer jouissent de tous des droits politiques attachés à la qualité de citoyens. Mais ils conservent leur statut personnel.
3° Les colonies délégueront des députés à l’Assemblée nationale. Il est prévu une seconde assemblée, consultative celle - là, spécialement destinée à étudier les problèmes coloniaux.
4° Les fédérations d’A.O.F et d’A.E.F ainsi que Madagascar, ayant à leur tête un sous - secrétaire d’Etat, représentant de la République, seront dotées d’un organisme fédéral.
L’Algérie, la Réunion, les Antilles et la Guyane deviendront départements français.
Le 11 avril 1946, L.S.Senghor vient présenter, à la tribune de l’assemblée, son rapport sur la future organisation de l’Outre- mer. (...).
Il donne son accord au projet qui réserve l’assimilation aux plus vieilles colonies et à l’Algérie».11
Senghor considérait pourtant les thèses de la S.F.I.O sur l’assimilation comme étant « une erreur dans un monde où les peuples cherchent à acquérir leur propre personnalité ».
Il tente aussi de dépasser le marxisme notant à ce sujet : « Le socialisme français, comme le communisme au demeurant, ne comprenant pas nos problèmes voulait leur appliquer un schéma fait par et pour l’Europe. Il nous fallait donc, pour analyser et transformer nos réalités, travailler et définir sinon une doctrine, du moins une méthode politique originale»12

Mais n’est - ce pas là uniquement un simple jeu d’intellectuel ? Pour François Zuccarelli c’est bien la base d’une démarche politique. Obtenir la reconnaissance de la spécificité culturelle africaine est le départ d’une démarche logique vers la création d’une république fédérale.

Léopold Sédar Senghor a défendu à l’assemblée nationale française cette requête : «Nous voulons une autonomie interne, un parlement local pour régler les affaires locales. Mais nous voulons rester dans la République Française »13

«Nous voulons faire partie de l’Union française, à cette seule condition que la démocratie ne craigne pas de se mouiller les pieds en traversant la Méditerranée»14.

Le séparatiste

Léopold Sédar Senghor, celui qui aimait à dire: «Je me sens avant tout un professeur et un écrivain très précisément un poète. C’est par hasard que je suis tombé dans la politique», est né le 9 octobre 1906 à Joal. Son père Diogaye Basile était un riche commerçant. Senghor entre au lycée Louis Legrand à Paris où il fait la connaissance de Georges Pompidou. Senghor après de brillantes études en hypo - khagne échoue au concours d’entrée à l’école normale supérieure mais il sera reçu à l’agrégation de grammaire en 1935 devenant ainsi le premier noir agrégé de grammaire française. Le 20 juin 1940, il est emmené en captivité en Allemagne et sera libéré en 1942 pour raison de santé. En 1954, il est professeur à l’école coloniale. En 1945/46, il est élu à l’assemblée constituante pour représenter la région du Sénégal - Mauritanie. Il est député à l’assemblée française de 1946 à 1959.Il occupera tour à tour, les fonctions de Secretaire d’Etat dans le Cabinet Edgar Faure, Ministre conseiller dans le Gouvernement français et sénateur de la Communauté. En 1948, il crée le BDS (Bloc démocratique sénégalais).

Senghor aurait pu être encore ministre du général de Gaulle en 1958, s’il ne se souciait pas de la question algérienne car :

« il faut lui rendre cette justice, est un homme désintéressé. Même sans la pression de ses amis politiques, il serait hésitant, car il redoute de cautionner, par sa présence au Conseil des ministres, la politique algérienne des héros du 13 mai»15

Le caractère pas très facile du général en est aussi une cause car ce dernier quand Pompidou lui a parlé de Senghor, il lui dit:
« Oui, mais j’ai Houphouët » alors Bernard Cornut Gentille lui demande de le prendre pour « faire un dosage », car Paris savait qu’entre Senghor et Houphouët, la tension est permanente à cause de leur idéologie différente.

Mais de Gaulle n’aime pas dit - on, qu’on lui parle de « dosage », alors le temps que Senghor attende la décision de son parti le Rassemblement Démocratique Africain pour entrer au Gouvernement. Les dés étaient déjà jetés :

« Me prenez - vous pour Edgar Faure? » avait dit le général.
Un regard sur les prestations du Député16 du Sénégal - Mauritanie à l’Assemblée nationale française permet de voir en Senghor, un révolutionnaire, mais disons patient et éclairé.

En 1952, le 17 janvier, à l’Assemblée nationale, à l’occasion de la déclaration d’investiture de Mendès France, il déclarait « C’est l’évidence même que l’Europe, que l’Eurafrique ne se fera pas sans le consentement des Africains. Ceux - ci n’apporteront pas leur adhésion à une union où les pays d’outre - mer seraient des moyens, et non des fins, où la démocratie politique et sociale aurait pour frontière la Méditerranée) ..., (après les applaudissements), il plaide pour l’intégration de la Tunisie et du Maroc dans l’Union française, et dit - il pour cela (notre rêve) se réalise, « il faut engager les conversations dans ce sens ».


Parlant de l’Afrique noire, Senghor critique la politique commerciale de la France avec ses colonies :

« Des tirailleurs sénégalais, c’est à dire des soldats de l’Afrique noire, tombent tous les jours au Viet - Nam, tandis que nos ouvriers attendent depuis des années le vote de leur code du travail.... »

Il s’écria ensuite :

« Nous sommes des tirailleurs dans l’armée. Nous sommes des tirailleurs dans le domaine politique. Nous sommes des tirailleurs dans le domaine économique.
Nous vous demandons. Serons - nous les éternels sacrifiés de la République et de l’Union française, parce que les plus fidèles?».

En 1954, le 17 juin, il demande une négociation directe pour mettre fin à la guerre d’Indochine, et renouvelle son appel pour l’acceptation de l’autonomie au Maroc et à la Tunisie. Il clarifia devant l’Assemblée:

«On nous dit que cette Afrique noire est paisible, qu’elle acclame les ministres en tournée officielle et qu’elle ne réclame rien. C’est aller vite en besogne et prendre ses désirs pour des réalités. « La vérité, c’est que l’Afrique noire - j’y englobe Madagascar - est de bonne volonté, mais qu’elle commence à se lasser des promesses non tenues et de la résurrection - du moins du maintien- du pacte colonial. Ce que veulent les citoyens français d’outre - mer, c’est l’application loyale, stricte de la Constitution du 27 octobre 1946, dans son esprit, mais surtout dans sa lettre ».

Il jette son regard sur deux dispositions énoncées dans le préambule, la «gestion autonome» des affaires locales par leurs représentants élus et la «coordination de l’économie de l’Union française ».

Et de reprendre en apostrophant son auditoire :

«L’épithète autonome aura peut - être effrayé quelques-uns de nos collègues.

«Ils auraient tort. Qu’ils n’oublient pas, en effet, que la Constitution permet à chaque territoire d’outre - mer de réclamer un statut d’Etat associé, comme c’est le cas pour les trois Etats d’Indochine».

En 1957, pendant que la guerre algérienne est à son comble, il défend l’idée de la négociation directe entre algériens et français, montre son désaccord à tout statut octroyé, dénonce l’insuffisance de la Loi - Cadre, même si l’on sait que Senghor ne voulait pas que la France « Terre des libertés » soit souillée par le tribunal de l’Organisation internationale des Nations Unies.

Cependant pour Guy Mollet17, l’attitude senghorienne était révolutionnaire alors il en fît un homme à liquider. Guy Mollet n’aimait pas Senghor, il le considérait comme un séparatiste. Pour cela il usa de son influence auprès d’Edgar Faure pour qu’il ne le prît pas dans son Cabinet, mais ce dernier ne l’avait pas suivi.

Il faut se rappeler que parmi ces socialistes, il y en avait, ceux comme Léon Blum, ami personnel de Lamine Guèye qui étaient pour une assimilation des pays colonisés car les « races supérieures » devaient civiliser les autres par le canal de la science et de la technique en rappel du fameux “white burden” (la charge de l’homme blanc).
Senghor, n’était pas contre l’indépendance, défend son ami et ancien ministre Magatte Lô, il était plutôt un homme de méthode parce qu’à :

« l’occasion de nos rencontres et de nos discussions quand j’ai adhéré au parti, je lui ai posé le problème d’abord à Saint Louis en présence d’ailleurs de certains citoyens français - Ce qui était une révolution, le fait de voir des blancs adhérer au parti des indigènes.

“A l’occasion de la discussion Senghor nous dit, écoutez je crois que mon programme c’est celui - ci, il faut d’abord organiser les masses, les faire prendre conscience avant d’engager la lutte de libération pour la liberté et la dignité des noirs. Je lui ai dit écoutez, nous, nous sommes des jeunes et des ouvriers, nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout et il me dit écoutez Lô « comptez sur moi , nous obtiendrons l’indépendance par le dialogue si possible par la violence si nécessaire… Dès le début, il nous a tenu ce langage mais comme naturellement, il y avait une situation générale, un mouvement qui soufflait sur l’Afrique, l’Asie, tout le monde demandait l’indépendance immédiate.

«Ce qui était à la mode. Il y avait des impatients et tous ces impatients considéraient que Senghor naturellement ne voulait pas de l’indépendance. Mais je pense plutôt que c’était un homme méthodique qui parlait et qui savait où il allait ».

Léopold Sédar Senghor est élu en Mars 1955 Secrétaire d’Etat dans le gouvernement Edgar Faure et pourtant il disait qu’il ne serait jamais ministre dans un gouvernement français. Interrogé à ce propos par un journaliste, Senghor répond :

« Avant Edgar Faure, il y avait eu Mendès France, et son voyage en Tunisie et le début de la décolonisation, et la conférence de Genève qui avait mis fin à la guerre d’Indochine. Je pensais qu’il fallait être présent pour essayer d’accentuer la tournée prise par la politique française, je pensais qu’il fallait aider à réaliser l’objectif que j’avais exprimé en 1946… Dans le Gavroche du 8 août 1946, j’ai donné une interview disant que j’avais deux objectifs : l’indépendance politique au besoin par la force et la confédération avec la France. Je pensais que le moment était venu d’encourager le destin sinon de le forcer ».

Cette déclaration confime celle donnée par Magatte Lô.

L’assimilé

Nous pensons que Senghor a commencé à changer son option séparatiste depuis la Conférence de Cotonou. Au Congrès qui s'est tenu à Benin, Senghor alors que tout le monde parlait d’indépendance d’abord et que le reste suivra, appelle ses camarades « à dégonfler les ballons rouges » en « regardant les réalités en face ».


Pour lui l’indépendance était une notion juridique mais pas une solution aux problèmes de la vie, l’indépendance dit - il:

« C’est une victoire qui s’arrache moins sur les autres que sur soi - même, moins par les armes que par les larmes de sueur, par la discipline et le travail ».

« Nous disons non, camarade Senghor. Il n'y aura pas de larmes, camarade Senghor. Mais il y aura la joie des camarades qui bâtissent. Il y aura la fierté d’hommes libres qui construisent leur destin »18
Cette réponse à la Saint – Juste de M. Abdoulaye Ly est rapportée de la même manière par François Zuccarelli.
Senghor mis en minorité n'a fait que ranger ses trente feuillets, son oratoire était dérisoire par rapport au rapport de Hamani Diori du Niger. Le cri de l'indépendance était plus strident plus imposant que la douce raison du poète. Avait - il perdu son aura et son éloquence?
Quand la Fédération du Mali accède à l'indépendance, Senghor compare l’indépendance des colonies à un cadeau du Père de Gaulle à ses enfants africains:

« Quand un enfant est devenu grand et qu’il atteint sa majorité, il prend ses responsabilités et décide de fonder un foyer. Les parents s’en émeuvent d’abord et puis, ils acceptent car les liens familiaux ne sont pas rompus. Le Général de Gaulle est un bon père de famille et c’est pourquoi, il a accepté l’accession du Mali à l’indépendance ».
Qui a pu donc avoir une telle influence sur Senghor ?

Au journaliste qui pensait à de Gaulle, Mamadou Dia répond :

«Ce n’est pas de Gaulle qui vraiment a influencé Senghor, mais c’est plutôt Pompidou qui était directeur de Cabinet de de Gaulle et qui était un ami personnel de Senghor. C’est Pompidou qui avait surtout beaucoup d’influence sur Senghor. Mais je dois dire, il y a le fait également que de toute façon que cela correspondait bien à la tendance de Senghor...Senghor était vraiment assimilationniste et quand il défendait les intérêts des africains c’était toujours dans le cadre d’une coopération étroite avec la France. Senghor ne concevait pas une rupture avec la France».

«Les vieux politiciens, renchérit Majhmout Diop dirigeant de l’extrême gauche, comme Lamine Guèye et Senghor, peut être, pensent - ils l’indépendance mais ne l’exprimaient pas. En tous cas s’ils pensaient à l’indépendance, ils devaient vraiment bien camoufler leur pensée. On avait vraiment l’impression qu’ils n’en voulaient pas »
Il est vrai que depuis avril 1944 à la Conférence de Brazzaville, qui a posé d’immenses bouleversements dans les relations entre la France et ses colonies, Senghor ira dans le sens de l’accession à l’autonomie des colonies. Dans la Constitution de 1946, il était expressément mentionné au préambule la possibilité pour les territoires français qui le désiraient d’accéder à l’indépendance. Et on sait que c’est Senghor lui même qui a corrigé cette Constitution de la quatrième République.
« On lui avait confié, en 1946, parce qu’il est agrégé de grammaire, le soin de relire la loi fondamentale de la IVe République, pour la mettre en bon français »19

La naissance de la francophonie

«C’était une réussite de la France de créer des hommes comme Senghor, mais est - ce qu' à partir d’un certain moment donné, une réussite immédiate de la France, n’est pas porteur d’un germe pour l’avenir. Trente ans après l’indépendance, nous ne nous sentons pas entièrement décolonisés » affirme Majhmout Diop.

Ce à quoi Senghor répond :

«Il faut assumer toute son histoire, il ne faut rien renier et quand nous considérons notre histoire, la première réalité c’est que nous sommes des nègres et nous sommes des negro - africains. Mais nous pensons que nous sommes aujourd’hui au 20ème siècle, en ce qui nous concerne nous du Sénégal ; il y a tout de même la présence française depuis trois siècles. Saint Louis du Sénégal a été fondé en 1659 et la présence française chez nous est une réalité. Nous ne sommes plus comme nos pères comme nos ancêtres. Nous sommes des métisses culturels et c’est pourquoi la langue française et la culture française sont pour nous une réalité ».

Cette présence française si réelle, n’est pourtant vécue positivement que par une certaine élite ayant fréquenté l’école du colon. La majorité des populations refusait d’aller à l’école française considérée comme un lieu de reniement de sa propre culture, un lieu de perdition.

L’auteur de l’Aventure Ambiguë Cheikh Amidou Kane, montre bien bien chez les intellectuels francophones, cette difficulté de se réconcilier avec sa propre terre, d’où une situation d’hybridité qui mena le héros de son ouvrage à la folie.
Mais des personnalités comme Senghor pouvaient - elles faire autrement? Que renferme cette prière senghorienne?:

«Seigneur, parmi les Nations blanches, place la France à la droite du Père».
La relation entre la métropole et les pays colonisés, était mise sur des bases de subordination et après les indépendances elles sont devenues des liens tissés par le sentimentalisme que savait bien entretenir l’élite au sommet de l'Etat:

«La relation France/ Senghor, reconnaît l’ancien ambassadeur de France Stéphane Hessel, s’est joué sur une affinité intellectuelle forte et avec le Président Pompidou naturellement ça allait tout seul plutôt que sur une carte purement africaine à jouer. Et dans ce sens, il y a une part de responsabilité chez Senghor…

«Il a dû convaincre ses interlocuteurs français qu’on pouvait faire une Afrique très à la française. Et c’est une tentation pour tout ex - empire colonial, non seulement de ne pas perdre le contact avec ses colonies mais d’y rester tel qu’on avait l’habitude d’y être quand on était encore le maître. A cet égard, je pense que si on avait joué trop exclusivement la carte Senghor ou d’ailleurs Houphouët ou la carte Bongo et son prédécesseur Léomba, on aurait fait une erreur. Et d’une certaine façon, je pense que cette erreur, on l’a fait.

On a trop encore voulu une Afrique à la Senghor en lui donnant toute liberté de prêcher la négritude, d’avoir des idées géniales sur la poésie, sur ce que c’est que l’âme noire, très bien, mais sur le plan administratif, économique, politique comme la France».

Quand le Mali accède à l’indépendance, Senghor qui ne démord pas de retrouver la Communauté franco - africaine déclare :

«On a toujours la nostalgie d’une communauté, d’une fraternité. Nous avons tous, tous les Etats de l’ancienne A.O.F et de l’A.E.F la nostalgie de la fédération. Aujourd’hui, nous avons la nostalgie d’une certaine communauté avec la France et nous ne nions pas que dans notre projet de francophonie entre pour beaucoup un certain sentimentalisme ».

Est - ce à cause de son tempérament de paysan, de poète, de philosophe, que Senghor voulait rester patient, en attendant le moment opportun, d’autant plus que ce qu’il voulait, il l’avait déjà inscrit dans la Loi fondementale française ?

Est - ce qu’il n’avait pas confiance aux élites africaines pour leur confier leur destin ? Où est - ce vrai que c’est la France de Pompidou, son ami, qui l’a convaincu de lui rester fidèle et rattaché éternellement jusqu’en en faire un immortel?

Nous pensons que toutes ces trois interrogations restent valables pour le Prèsident - poète.Son rêve d’un monde métissé en est pour quelque chose, sa volonté de féconder la Négritude du levain de l’esprit du genie français en est une autre, son réalisme par rapport à l’économie disparate des pays africains est aussi valable, de même que cette influence de son ami Pompidou qu’il a connu au Lycée, et qui sera plus tard Directeur de Cabinet de de Gaulle est irréprochable.

Voilà aussi, le complexe d’un homme qui appartient à deux Mondes.

  • 1 - Le discours de Valdiodio et le témoignages de Iba Der Thiam et Mamadou Diouf que nous livrons ici ont été transcris par nos soins de l'émission réalisée par Amina Ndiaye Leclerc et Eric Cloué sur Tv5 en mai 2002.
  • 2 - Les témoignages de P. Messmer, Mamadou Dia, Magatte Lô, L. Sédar Senghor, et de l’Ambassadeur Stéphane Hessel ont été transcrits par nos soins à partir de l’émission sur «Senghor» avec Antenne 2 / Arté, 1997.
  • 3 - Chaffard Georges, Les carnets secrets de la décolonisation, Ed: Calmar – Lévy, 1965.
  • 4 - Chaffard Georges déjà cité.
  • 8 - Cf. Georges Chaffard et surtout Kaké Ibrahima Baba, Sékou Touré: Le Héros et le Tyran Ed: JA Presses, Paris, 1987
  • 9 - Zuccarelli François La vie politique sénégalaise ( 1940 - 1988). Paris CHEAM, 1988. p.34.
  • 10 - Zucarelli op.; cit. p.34.
  • 11 - Zucarelli François déjà cité.
  • 12 - op.;cit p.41.
  • 13 - op.;cit, 46
  • 14 - Léopold Sédar Senghor, Recueil d’interventions faites à l’Assemblée nationale de 1948 à 1958, séance du 21 mars 1946, multigraphié, sans date, Présidence de la République à Dakar in Zuccarelli op; cit. p. 36.
  • 15 - Georges Chaffard, op.; cit, p. 45.
    16 - Tous ces discours nous viennent des Archives de l’Assemblée nationale française, certains volumes manquent car ils sont partis en maintenance à l’imprimerie.
  • 17 - op.;cit.p.44
  • 18 - op., cit p.182.
  • 19 , op.; cit, p.44.