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Par Monsieur Beat Bürgenmeier, professeur à l’Université de Genève

  • Conflits et Sécurité internationale
  • Eau douce
  • Ethique et économie
  • Alimentation : Carences et abondances

Ces thèmes sont liés entre eux. L’eau potable connaît une diffusion de plus en plus privée par des canaux de marché. De même, les marchés alimentaires, sous pression de la mondialisation, connaissent des risques accrus liés à la sécurité précaire due aux pesticides, antibiotiques et d’autres additifs ainsi qu’au manque de transparence en matière de biogénétique.

Cette pression marchande est une source de conflits nouveaux et contribue à l’insécurité internationale. Elle relève de l’éthique économique dont les règles doivent être revues. Cette réforme ne peut se faire que si elle est démocratiquement fondée. Elle se situe donc dans le champ de tension entre marché et Etat.

Or, de plus en plus le marché s’impose à l’Etat. En effet, c’est l’économie de marché qui est sortie victorieuse de la guerre froide, mais laissée à elle-même, elle est confrontée à des défaillances que l’opposition idéologique entre plan et marché a quelque peu fait oublier. Ces défaillances sont regroupées en trois catégories principales.

  • Une première catégorie rappelle que tous les marchés connaissent en réalité un fonctionnement sous-optimal et que la concurrence imparfaite est la règle.
  • La deuxième est liée à des externalités et à l’existence de biens publics, notamment en relation avec l’environnement.
  • Finalement la troisième catégorie se réfère aux grandes inégalités de distribution des revenus et des fortunes dans le monde.

Ces trois catégories rendent une action correctrice de l’Etat nécessaire. En intervenant dans l’économie, ce dernier doit donc résoudre des problèmes normatifs importants que l’économie de marché engendre.

Je vous propose de discuter la nature de cette intervention. Je me réfère à la controverse que l’opposition entre marché et Etat a suscitée. Cette opposition porte fondamentalement sur le lien entre le marché et la démocratie.

En publiant en 2002 son livre radical « Les économistes contre la démocratie », un auteur français, Jacques Sapir, a ravivé une vielle querelle, car il dénonce la mainmise du raisonnement économique en tant qu’étalon universel.

Cette critique n’est pas sans analogie avec celle qui s’adresse à la démocratie prise en otage par une élite.

Cette critique se trouve par exemple dans les écrits d’un grand économiste du XXe siècle qui était Joseph Schumpeter dont la vision de la démocratie, en pleine deuxième guerre mondiale, était pessimiste.

Il voyait la démocratie à la fois menacée par des mouvements populistes et par le contrôle des masses par une élite à la tendance totalitaire. De sa propre expérience il ne pouvait guère croire à des pratiques démocratiques participatives. Or, ces dernières connaissent une renaissance dans le mouvement écologique actuel qui voit dans la participation locale notamment dans la mise en place d’Agenda 21 une forme de régulation sociale puissante, ce qui ne fait que raviver le débat sur le lien entre économie et démocratie.

La vision pessimiste de Schumpeter se trouve tempérée par une personne devenue mythique, celle de l’entrepreneur. C’est en définitive des qualités individuelles qui permettent d’endiguer les menaces qui pèsent sur la démocratie. L’entrepreneur schumpeterien crée le dynamisme nécessaire pour étouffer à la fois le populisme des masses et le corporatisme des élites. C’est lui qui introduit des nouvelles technologies. C’est lui qui incorpore le progrès social.

A la même occasion, la mise en pratique des connaissances technologiques de pointe ne lui confère des monopoles que temporairement car ces derniers de trouvent exposés à la longue à la concurrence.

Ce cycle des « destruction créative » empêche que le lien entre démocratie et marché se tend et des régimes radicaux en profitent en cas de rupture. Cependant Joseph Schumpeter prophétiquement a flairé une autre menace, celle de l’étouffement de l’entrepreneur par le gestionnaire. Ce n’est pas un hasard que des slogans promus par le journal « The economist » l’année dernière « pour le marché et non pas pour les affaires » accompagne aujourd’hui le débat néolibéral.

Après tout, la promotion des valeurs des actionnaires est une tentative de valoriser l’entrepreneur et de limiter le pouvoir de décision des gestionnaires et non pas de museler les employés. Les gestionnaires n’assument finalement que peu de risques puisqu’ils n’engagent pas leur propre capital. De surcroît, ils s’entourent prudemment de conseillers et d’experts qui exercent un rôle de fusible en cas de mauvaises décisions. Cette dérive gestionnaire a été interprétée par Schumpeter déjà comme une mainmise bureaucratique sur la liberté individuelle. Le danger ne vient donc pas de la vénération du marché, mais du manager.

Le contrôle exercé par des gestionnaires prône la suprématie du marché sur tout autre mécanisme de décision collective surtout de nature politique. L’élite contrôle donc le peuple par le marché concurrentiel qui offre non seulement un mécanisme très individuel, et décentralisé, mais transforme la masse populaire en foule inoffensive formée par des individus isolés.

L’intérêt général n’est plus l’objet de la démocratie, mais du marché. Il se définit par la somme des intérêts individuels. La politique se trouve discréditée et le marché vénéré.

Dans cette optique, les décideurs bureaucratiques peuvent compter sur les économistes qui cherchent à acquérir un statut « de conseiller du prince » dont Machiavel s’est déjà moqué en observant finement que les conseillers du prince restent en place aussi longtemps qu’ils disent ce que le prince veut bien entendre.
Les décideurs aujourd’hui veulent entendre que « plus de marché » règle mieux les problèmes que « plus de démocratie ». Cette préférence a une portée mondiale. La dérégulation et la privatisation sont préconisées comme un instrument indispensable pour globaliser les marchés tout en évitant en même temps le délicat sujet du respect des droits de l’homme et le soutien à des régimes qui ne sont démocratiques que par leur nom.

Cette domination du marché nous ramène aux origines des sciences économiques. Elle trouve une métaphore saisissante chez Adam Smith qui fait intervenir une main invisible qui régit le marché par magie. Il n’y a probablement rien de plus déconcertant dans la littérature théorique que cette main invisible.

Ses différentes interprétations peuvent être réduites à deux groupes :

  • Le premier groupe interprète la métaphore de la main invisible comme un mécanisme autorégulateur du marché le mieux servi par l’expression des intérêts privés.
  • Le deuxième groupe, par contre, y voit une exigence morale pour que le marché converge vers l’intérêt public.

C’est sans doute la deuxième interprétation qui est celle qu’Adam Smith a exprimée ( moins dans son célèbre ouvrage sur la richesse des nations, mais dans celui qui lui est antérieur, proposant une théorie des sentiments moraux).

En effet le marché, comme mécanisme décentralisé exprime certes des choix individuels, mais la concurrence peut facilement dégénérer vers une confrontation d’égoïsmes, incompatible avec l’exigence morale qu’Adam Smith réclamait de la science économique naissante. Adam Smith accordait une importance primordiale à la liberté individuelle, mais l’assortissait d’une éthique que le fonctionnement du marché concurrentiel doit respecter. . Ce fonctionnement est garanti par l’Etat, notamment par les lois des contrats et de concurrence, ce qui plaçait l’individu face à cette force régulatrice.

Adam Smith a donc d’emblée placé le marché non pas dans une optique autorégulatrice, mais de l’intérêt général. Des acteurs individuels dotés d’une telle éthique affichent un comportement rationnel qui mettrait l’intérêt public au centre du débat.

A l’époque, l’Etat de l’Ancien Régime avait des caractéristiques patriarcales. En mettant la liberté individuelle au centre du fonctionnement des marchés, Adam Smith exprimait une idée révolutionnaire. La main invisible est censée distribuer équitablement le fruit de l’effort productif pour que les besoins élémentaires de chaque individu soient couverts. La liberté individuelle la mieux servie par le marché concurrentiel exprimait donc une victoire morale par rapport à l’Ancien Régime qui connaissait encore ici et là le servage, voire l’esclavage.

Je me suis servi de ce rappel historique pour montrer que l’économie est soumise à une éthique. Au moment où nous cherchons à rendre le concept du développement durable opérationnel, il faut sans doute repenser cette éthique car elle implique de nouvelles règles issues de la coopération internationale entre Etats souverains.

A nouveau, ces règles sont controversées. Si pour les uns, le marché et la démocratie vont de pair, pour les autres, ils s’excluent mutuellement.

  • La première thèse accepte le marché comme un mécanisme de décision collectif basé sur des décisions individuelles. S’il faut résoudre les problèmes nouveaux liés à la pollution croissante, nous sommes confrontés à autant de jugements normatifs qu’il y a d’acteurs économiques. Par conséquent lorsqu’il faut savoir quelles normes et quelles valeurs doivent guider la coopération internationale pour assurer par exemple l’eau potable pour tous , seuls celles qui ont une légitimité démocratique entrent en ligne de compte. Le marché ne va pas sans démocratie.
  • L’antithèse, par contre interprète le marché comme un mécanisme autorégulateur qui impose sa logique à la politique elle-même. Des acteurs économiques en concurrence privatisent logiquement l’eau potable. Ils n’agissent pas en citoyens, mais maximisent leur profit. Or la somme des intérêts individuels n’est pas une définition adéquate de l’intérêt général. La simple addition de nombreux individus agissant pour eux-mêmes définit peut être une société, mais pas une communauté humaine capable de compassion, d’entraide et de solidarité.