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Par Benjamin Stora.

Un texte exclusivement écrit pour votre magazine «Continentpremier». L’auteur, est écrivain, professeur, spécialiste incontesté du Maghreb et du Moyen – Orient contemporains. Titulaire de plusieurs doctorats en histoire et sociologie, dont un en sciences sociales du Maghreb et du Moyen-Orient contemporains, Benjamin Stora a travaillé avec René Rémond, Philippe Vigier, Charles-Robert Ageron... Son dernier ouvrage « Imaginaires de guerre, les images des guerres d’Algérie et du Vietnam », Poche-La Découverte, 2004.

Cinquante ans après le début de la guerre d’Algérie, les groupes portant la mémoire de la guerre d’Algérie dans la société française sont maintenant assez connus. Tous ses acteurs, trois millions environ en 1962, essentiellement des soldats (1,5 millions), pieds-noirs (1 million), immigrés (400 000), harkis (100 00) ont eu des enfants qui sont maintenant devenus adultes[1] .

Dans la société de 2004, ce sont eux qui se battent pour se réapproprier cette mémoire, pour savoir ce qui s’est réellement passé. Aujourd’hui, sur soixante millions d’habitants, avec les enfants, ce sont donc maintenant cinq à six millions de personnes qui sont directement impliquées par la guerre d’Algérie. Reste à savoir si le reste de la société française se sent concernée par cette histoire, et l’histoire coloniale au sens large.

Est-ce que les groupes précités ne sont pas isolés dans la société française ? Et non seulement isolés dans la société française, mais isolés entre eux Dans le fond, ce refoulement de la guerre d’Algérie, si souvent évoqué, n’a-t-il pas été possible, justement parce que le cœur de la société française n’a jamais véritablement intégré la question algérienne, coloniale ?

Un drame périphérique.

On sait que la loi d’amnistie qui a été votée à propos de la guerre d’Algérie a contribué à renforcer cette amnésie, empêchant que soient jugés certains actes commis.

Ces lois de 1962, 1964, 1974 et 1982, toujours en vigueur, ont construit une sorte de chaîne fabriquant l’amnésie[2] . C’est une histoire de l’Etat qui cache ses « secrets ». Plus troublant est de voir comment la société n’a pas voulu regarder, assumer cette guerre. Pour la masse des Français, l’Algérie était un territoire lointain, les populations qui la composaient étaient peu connues.

Les Français ont découvert l’Algérie essentiellement pendant la guerre elle-même, lorsque le contingent d’appelés y a été envoyé après le vote des « pouvoirs spéciaux » de mars 1956. Auparavant, l’Algérie, même si elle était considérée comme française, n’était pas au centre des préoccupations de la société. Cette histoire du Sud, pour aller vite, n’était pas du tout intégrée à l’histoire intérieure française. La France se considérait comme le centre d’une histoire profondément européenne, occidentale, absolument pas comme partie prenante d’une histoire venant d’Afrique ou du monde arabe.

Alors, y a-t-il eu véritablement refoulement dans la société, ou plutôt dénégation de l’histoire coloniale ? Si l’on observe la production cinématographique, il existe très peu de films français qui ont traité, non pas de la guerre d’Algérie, mais de l’histoire coloniale. Il faut saisir l’histoire dans ses origines, sa genèse, dans sa généalogie. La guerre d’Algérie ne peut se comprendre dans son refoulement que si on la « prend » en amont, c'est-à-dire un siècle et demi d’histoire auparavant. Sinon, elle reste incompréhensible avec sa dureté, sa cruauté, ses engrenages. Et le cinéma français n’a jamais envisagé de construire des récits historiques sur l’avant, sur l’histoire coloniale. Dans ce sens, la guerre d’Algérie serait considérée comme une histoire en dehors de la France.

Cette absence de mémorisation de l’histoire coloniale permet de comprendre pourquoi la guerre d’Algérie est assimilée à un conflit externe, alors que Vichy est vécu comme un drame franco-français qui concerne toute la société française. L’Algérie, elle, ne concerne que les groupes porteurs de la mémoire : les immigrés, les harkis, ou les soldats. D’où cette perpétuelle sensation de solitude des groupes porteurs de la mémoire de la guerre coloniale, lointaine. Si la société française a voté pour le principe d’autodétermination par référendum en 1961 ou 1962, elle ne l’a donc pas fait, majoritairement, par « anticolonialisme », mais plus pour se débarrasser d’un Sud remuant, devenu encombrant.

Ce mouvement, très fort dans la société française, pour avoir la « paix en Algérie », n’apparaît donc pas comme un moyen de satisfaire, de comprendre les désirs de l’homme du Sud dans sa souveraineté citoyenne, mais, au contraire pour… larguer les amarres avec l’homme du Sud. C’est en partie pour cela que, lorsque l’immigration algérienne continue dans les années 70-80 et jusqu’à nos jours, cela peut paraître intolérable à des secteurs importants de la société, qui voulaient « oublier » l’Algérie, l’histoire coloniale.

Cinquante ans après le début de la guerre d’Algérie, le malaise du vivre ensemble dans la société française actuelle s’explique à travers des clés plus souvent religieuses ou culturelles qu’historiques. Et le lien est faible entre cette histoire coloniale et le vécu présent. Or, les mêmes groupes, nostalgiques de l’Algérie française, (certains pieds-noirs et certains soldats), portent une conception particulière de la guerre d’Algérie qui « contamine » la société.

Pour eux, il s’agit d’une mémoire de rumination et de revanche tournée contre les immigrés qui continuent d’arriver. Un autre groupe bouscule la mémoire coloniale traditionnelle, porté par les enfants d’immigrés, voire les enfants de harkis. Ceux-là se battent pour faire reconnaître dans l’espace public français la guerre d’Algérie, l’histoire coloniale au sens large, et également tout ce qui s’est joué dans cette histoire coloniale : la ségrégation, la séparation, l’esclavagisme, mais aussi la convivialité, les métissages échoués et une histoire commune.

Mais dans le fond, ces groupes qui se battent entre eux sur l’héritage, arrivent-ils à toucher le cœur de la société française ? N’est-ce pas quelque part une querelle à la limite de la périphérie ? Une dispute entre des gens qui ont une mémoire du Sud et qui continuent de s'entre-déchirer dans l’indifférence relative de la société française ? La question reste posée.

Cette mémoire reste d’autant plus « périphérique », qu’il n’y a pas eu de consensus, de reconstruction consensuelle sur la mémoire de la guerre d’Algérie. Cinquante ans plus tard, les partisans de l’Algérie française de 1962 peuvent proclamer publiquement leur position, sans tabou, alors que dans la société française, il est plus rare d’entendre quelqu’un se réclamer du maréchal Pétain.

La guerre entre les victimes.

Un déclic générationnel est possible par rapport à cette mémoire. Si l’on se réfère à mai 1968 qui était, dans une lecture assez répandue, le règlement de comptes d’une génération avec la génération du « père » collaborationniste, vichyste, il peut y avoir une demande de règlement de comptes de la nouvelle génération sur ce qui s’est passé il y a quarante ans en France à propos de la guerre d’Algérie. Mais une difficulté, supplémentaire, a surgi.

Dans les années post- 1968, la dimension de mise en accusation de l’Etat était très forte, elle apparaît plus faible aujourd’hui. À l’époque, la politique se faisait, pour les jeunes générations politiquement engagées, par des mises en accusation radicales de l’État. Quarante ans plus tard, des logiques de postures victimaires l’emportent dans la société, sur les recherches de responsabilités étatiques, ou … personnelles. À propos de la guerre d’Algérie, les pieds-noirs s’estiment victimes du général de Gaulle, les soldats se considèrent comme entraînés dans un engrenage cruel, les officiers croient en la trahison des politiques, les Algériens se voient en victimes des Français, les harkis vivent leur situation comme une trahison des autorités françaises…

Une sorte de cloisonnement, et de communautarisation du souvenir par une position victimaire, s’est installée dans une compétition du statut de la meilleure victime. À partir de là, les différents groupes de mémoires, déjà à la périphérie de la société, ne demandent pas à l’Etat ou aux responsables politiques de rendre des comptes, mais le demandent à l’autre communauté. La concurrence intercommunautaire des mémoires s’installe, aggravée par d’autres conflits, comme l’interminable guerre israélo-palestinienne…. La responsabilité revient à l’autre. On axe sur la version culturelle, jamais étatique. Il n’y a pas de version historico-politique de la conduite de l’Etat dans ces histoires-là. C’est toujours l’autre communauté, l’autre mémoire qui est responsable. Or, il y a bien eu des logiques étatiques d’abandon à la périphérie de la société de tous ces groupes.

Dans cet abandon périphérique, les religieux se sont engouffrés, ont capté la génération des « trentenaires », les premiers touchés, à qui l’on a jamais appris l’histoire coloniale. Ils vivent cela comme un déni, une injustice. A leur tour, ils ont touché la génération des 15-20 ans... Et le communautarisme est venu occuper ce vide.

Dans les années 1980-1990, l’enseignement a laissé « filer » cette histoire de la guerre d’Algérie et du récit colonial au sens large. Le réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie dans l’enseignement s’effectue actuellement, mais…avec beaucoup de retard.

[1]
À ces grands groupes, il faudrait ajouter les pieds-rouges, c'est-à-dire ceux qui ont cru en la bataille d’indépendance de l’Algérie et sont retournés en Algérie après 1962. Tous les groupes-là ont un point commun : leur lien physique, charnel, avec l’Algérie. Tous ont vécu ou sont nés en Algérie, tous ont un lien physique avec les paysages d’Algérie. À côté de ces groupes, ajoutons également ceux qui n’ont pas de lien physique direct avec l’Algérie, mais dont la vie est marquée par l’histoire de ce pays : ceux qui se sont engagés dans le combat pour l’indépendance de l’Algérie ou pour l’Algérie française, les porteurs de valises, ou les partisans de l‘Algérie française en « métropole ».
[2]
Je renvoie pour cela à mon ouvrage, La Gangrène et l’oubli, La Découverte, 1991, poche, 1998.