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Egypte: notre humanité est à la dérive

Publié le, 01 décembre 2013 par Mme Inès El-Shikh

Depuis le coup d’Etat militaire en Egypte, nous assistons à une succession d’événements d’une rare violence. Violence physique d’abord, bien sûr, au fur et à mesure que les morts s’entassent et que le sang coule. Violence politique, ensuite, conséquente aux mesures liberticides propres aux us et coutumes des juntes militaires, criminalisant et arrêtant à tour de bras tout ce qui peut faire figure d’opposition et utilisant tous les moyens légaux (et illégaux) pour sceller la situation. Violence médiatique aussi, quand les télés et les journaux relaient la propagande officielle sur fond de musique martiale, instrumentalisant au mieux le discours de la haine et de la peur, de la xénophobie et de la paranoïa.

 Et in fine, et c’est sûrement là un des pires aspects des événements en Egypte, une violence sociale inouïe. Sous les conseils “éclairés” de l’armée et des partis dits “libéraux”, les gens se constituent en “comités populaires” et sont encouragés à des pratiques telles que la délation et les expéditions punitives. J’ai dû attendre d’atteindre les 30 ans pour trouver la réponse à l’incompréhension qui me tenaillait depuis toute petite quand j’ai entendu parler pour la première fois du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme: est-ce si facile de d’embrigader volontairement des millions de personnes, leur donner le goût du sang et la satisfaction morbide de la vindicte populaire? Malheureusement, je l’ai ma réponse: oui, c’est facile. Il est facile d’amener le tranquille citoyen à dénoncer son voisin, à rire du massacre de ses opposants, à fouler l’humanité la plus rudimentaire pour assouvir une soif de vengeance créée ex-nihilo. C’est facile de créer des catégories de gens “infréquentables”, de distordre des droits élémentaires justement au nom de principes tels que “souveraineté du peuple”, “sécurité”, “liberté”, quand bien même un examen de quelques secondes permettrait de comprendre l’absurdité de la situation.

Car qu’on ne s’y trompe pas: on peut s’opposer aux Frères Musulmans, dénoncer leur politique et même souhaiter la dissolution de leur mouvement politique, tout en restant dans le cadre civique, civil et civilisé; mais aujourd’hui on a dépassé depuis longtemps ce cadre. Aujourd’hui on peut être égyptien et aller jusqu’à haïr d’autres Egyptiens au motif de leur appartenance politique et considérer réellement, que le fait se constituer en sit-ins mérite la mort, que le fait d’avoir voté pour un candidat dont les résultats économiques à la présidence se sont révélés mitigés mérite la prison, la torture, l’exécution sommaire. Il n’y a pas de doute, la bête qui sommeil en nous a été lâchée. Personne ne nous a jamais forcé à penser ainsi. Je regarde mes compatriotes et je ne vois ni complicité silencieuse par peur de représailles, ni incompréhension des enjeux qui excuserait des actes inconséquents. C’est en totale conscience et connaissance de cause qu’une bonne partie de mes compatriotes applaudit au massacre. L’hystérie collective n’a plus rien d’abstrait: ce sont des gens de ma famille que je ne regarderai plus jamais de la même façon, des auteurs que je ne lirai maintenant qu’avec un profond sentiment de dégoût, …

Il y a 20 ans de cela, en 1992, le Caire était secoué par un tremblement de terre. A l’époque, les services d’urgence de l’Etat dans le secourisme, le soin au blessés, le relogement des survivants, la gestion d’une catastrophe sanitaire conséquente, s’étaient avérés largement inutiles; sans trop y toucher, les forces de l’ordre ont laissé les Frères Musulmans se déployer autour des victimes et leur porter secours. Les Frères s’étaient avérés les seuls capables à gérer la situation. Je me rappelle parfaitement à l’époque ce qui se disait parmi les gens: “heureusement que les Frères Musulmans étaient là!”. Depuis plusieurs décennies les Frères se sont effectivement déployés sur le plan social totalement négligé par les autorités et ont dû souvent assumer les responsabilités d’un Etat démissionnaire auprès des plus nécessiteux. La plupart des pauvres du pays n’ont pu un jour ou l’autre se rendre chez le médecin que parce qu’existaient ces dispensaires créés et entretenus par les Frères. Qu’ils l’aient fait par conviction ou démagogie pour s’attirer le soutien populaire, j’en sais rien et je ne peux préjuger des intentions, et je ne me fais même pas d’illusions à ce sujet, mais une chose est sûre: les Frères n’ont décimé l’Egypte ni par le passé, ni par le présent. Ils n’ont peut-être été qu’un pansement sur une plaie, voire un traitement inadapté, mais la plaie, ce n’est pas eux qui l’ont provoquée, loin de là. On peut leur reprocher beaucoup de choses, notamment les raccourcis populistes, la politique politicienne, etc, mais en tout cas pas d’avoir été la cause de l’affliction, de la misère, de la pauvreté, de la violence, du communautarisme, des crises sanitaires de l’Egypte. Au pire, sur cette année de présidence de Mohammed Morsi, on peut reprocher aux Frères de n’avoir pas changé les choses, mais comment leur reprocher les abus des 60 dernières années où non seulement ils n’étaient pas au pouvoir, mais en plus ils étaient persécutés? Comment trouver la moindre justification à ce qu’ils soient aujourd’hui massacrés, ni plus ni moins. C’est si illogique que cela ne peut s’expliquer que par le plaisir assumé de la violence.

Il est des gens sous l’ancien régime qui n’ont survécu que par le système de solidarité extrêmement organisé des Frères Musulmans. J’ai entendu cet aveu de soulagement dans plus d’une bouche, et parmi elles certaines qui profèrent aujourd’hui des appels au meurtre des membres de la confrérie. Qu’on ne soit pas capable de ce minimum de mémoire est sidérant. Il ne s’agit pas ici d’éprouver une sorte de reconnaissance pour les Frères, car la charité véritable, normalement, n’attend pas de remerciements et est le devoir de chacun à partir du moment où il en a les possibilités. Il ne s’agit pas de leur offrir des passe-droit. Il s’agit simplement d’au moins se comporter comme des êtres humains avec ceux qui hier ont été les seuls à nous traiter comme des êtres humains au cours de situations dramatiques passées, de ne pas accabler une partie “identifiable” de la population des crimes des 60 dernières années d’un pouvoir militaire dont ils ont pourtant été la première cible, de ne pas renverser les causes et les conséquences. Aujourd’hui, la junte militaire ne protégera ni les pauvres, ni les femmes, ni les Coptes, tout simplement parce qu’elle ne les a jamais protégé sur les 6 dernières décennies. Pendant 6 décennies elle interdisait les syndicats et le droit de réunion, elle violait les citoyennes et elle est allé jusqu’à massacrer des Coptes qui manifestaient ou incendier des Eglises pour faire monter la tension communautaire.

Aujourd’hui on shoote du Frère Musulman, demain les militaires shooteront des pauvres qui s’insurgent contre le prix du pain, des femmes qui se révoltent contre la violence sexiste, des Coptes qui s’élèvent contre leur ostracisation.

L’Egypte a jeté ses rêves de démocratie à la poubelle. La démocratie, ce n’est pas le droit absolu du peuple à “mandater” ses forces de l’ordre à une quelconque chasse aux sorcières, à délivrer son consentement pour des massacres. Mais c’est même pas ça, le pire. Le pire c’est notre humanité à la dérive. On s’aventure maintenant sur une sorte de no human’s land duquel on aura de la peine à revenir intacts. Il existe un point de non-retour à partir duquel chaque pas en “avant” se fait au prix d’une parcelle d’humanité, et j’ai peur qu’on l’aie déjà franchi.