Ont collaboré à ce numéro

 Alpha Ayandé
 Amadou Bâ
 Axelle KABOU
 Blaise Lempen
 Fesman III
 Gilles Labarthes
 Ibrahima Faye
 IDE
 IKER CASILLAS
 Khadim Ndiaye
 les Intrigants
 Mamoussé DIAGNE
 Mamoussé DIAGNE,
 Michel Sidibé
 Ousmane Sow HUCHARD
 Prix Vasco Sanz
 Salam Sall
 Sandrine Salerno
 Solène MATSUSHITA
 Thônex art spectacle
 UIP,Etat de Genève,
 Université de Pékin

Compte Utilisateur

Audios



Souscription

Le groupe

Directeur de publication
· Elh Gorgui W NDOYE

Rédacteur en chef
· Elh Gorgui W NDOYE

Comité de Rédaction
· El hadji DIOUF
· Papa Djadji Guèye
· Responsable Informatique
·
Alassane DIOP

Responsable Gestion
· Cécile QUAN

Webmaster
· REDACTION

Contact

Adresse
   Salle de Presse
   N0 1 Box 35
   8, Avenue de la
   Paix Palais des Nations Unies
   1211- Genève 10 Genève Suisse.
Téléphones

   +41 22 917 37 89
   +41 76 446 86 04

Service

Publicités, Abonnements et Souscriptions

Téléphone
· Suisse:
   +41(22)917 37-89
   +41(76)203 61-62

Ou envoyez un courriel à Info@ContinentPremier.com

Croissance/Développement/Décroissance : Mondialisation ou Civilisation ?

Publié le, 22 février 2011 par Solène MATSUSHITA

JAPON-Le concept de croissance est souvent assimilé à l’idée de progrès, et les trente glorieuses le symbolisent : chômage faible, hausse du pouvoir d’achat moyen, réduction des inégalités, essor de la production et de la consommation de masse, obtention de droits sociaux sous l’État Providence. La croissance économique est perçue alors comme la source du progrès social, et le taux de croissance comme l’indice du bonheur de la société. Le consensus était tel que les contestataires n’étaient pas entendu.

Pourtant, la croissance des pays riches s’accompagnait déjà d’une mise à l’écart des pays du Tiers-Monde et d’un gaspillage des matières premières : l’innovation technologique et les projets de développement permettront le « rattrapage » des pays pauvres selon l’économiste R. Solow et les néoclassiques, puisque la croissance économique suffirait au développement et la protection de l’environnement.

Premier pavé dans la marre aux illusions, le premier rapport remis au Club de Rome, The Limits to Growth (en Français Halte à la croissance), paraît en 1972. Rapport stipulant que « développement et environnement doivent absolument être traités comme un seul et même problème »[1]. Ce sont les prémisses du développement durable dont les objectifs s’avèrent inatteignables sans volontarisme politique. Mais comment croire à un monde sans croissance dans un système dont l’objectif se résume à la croissance et à la consommation infinie ?

Puis la crise économique avec son lot de licenciements est passée par là, les voix en faveur de la croissance zéro se sont fait momentanément plus petite. Le travail devient peu à peu un privilège pour lequel les travailleurs doivent accepter la précarité, la dérégulation et la flexibilité, autant de pilules à avaler pour retrouver l’Eldorado, la croissance perdue.

Qu’est-ce que la croissance?

 C’est l’augmentation soutenue de la production de biens et de services d’un pays. Généralement, on retient le PIB, Produit intérieur brut, comme indicateur de croissance. Bien évidemment, l’augmentation constante de la production entraîne des dégâts, ou des « externalités négatives » comme disent les économistes. Une société riche serait ainsi une société qui produit, et les « externalités négatives » un mal nécessaire au Bien commun.

La croissance correspond également à une perception particulière des sociétés. Marx l’avait déjà très bien observé : « C’est sous la forme de l’échange et du commerce que l’économie politique conçoit la communauté des hommes ou leur humanité en acte, leur intégration réciproque pour une existence dans la solidarité, pour une vie vraiment humaine »[2]. Le lien social est réduit au seul lien économique.

L’économique s’est « désencastré » du reste de la société[3], le politique devient secondaire et même gênant quand il vient freiner l’expression commerçante de l’Humanité.

Le libéralisme est censé engendrer le bien commun, si toutefois il est libre de toute limite politique, sociale ou écologique. D’ailleurs le capitalisme n’est t-il pas cette créature insatiable avec pour nécessité de toujours accumuler davantage afin d’étendre son règne, faisant marchandise ce qu’il ne l’était pas comme le travail, la terre, et la monnaie[4]. La valeur marchande détrône la valeur d’usage, le système doit sans cesse trouver de nouvelle rareté pour créer de nouveaux marchés même si cela doit se faire au détriment des hommes et de la nature.

Des alternatives à la course à la croissance ?

 Si l’activité économique a été multipliée par 7 entre 1950 et 2000, les inégalités au niveau mondial se sont également creusées. En 1960, les revenus du cinquième le plus riche de la population mondiale étaient trente fois supérieurs à ceux du cinquième le plus pauvre. Selon le PNUD, en 1991, l’écart a doublé : les revenus du cinquième le riche est 60 fois supérieurs à ceux du cinquième le plus pauvre, et en 1998, 78 fois supérieurs[5].

Malheureusement, les solutions préconisées par la Banque Mondiale, ouverture maximale des marchés, privatisation des services publiques (éducation, eau, etc.), OGM, ne font que renforcer la spirale des éléments à l’origine du problème.

La recherche de la croissance passera toujours par la consommation de l’environnement. Le mythe de l’ « économie immatérielle » ou de l’ « économie du savoir » capable de générer de la croissance par ses performances boursière sont mises à la mal par la crise actuelle. Sans oublier que l’ « économie du savoir » et de la biotechnologie sont dépendantes de leur contenu matériel, car elles nécessitent des appareils de pointe consommant de l’énergie pour fonctionner. La croissance des pays riches ne dépend pas de la production de services immatériels, mais toujours de la consommation des matières premières. Mais un autre système est-il encore possible ?

Apparue dans les années 1980 et lancé médiatiquement par le rapport de Brundtland et le sommet de Rio, la notion de développement durable est aujourd’hui incontournable. La durabilité est devenue une pièce maitresse de tout discours qui entend traiter de l’environnement et du développement. À l’origine anglaise, le terme de « sustainable development » (Rapport Brundtland, 1987) est ainsi défini : « le développement soutenable, c’est s’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures ». Il s’agit donc de faire des compromis, mais si l’idée est belle, la signification exacte de la notion reste flou. Flou qui a grandement contribué à son succès, même si depuis vingt ans, des progrès vers un minimum d’acceptation commune ont été accomplis. Les trois piliers du développement durable sont l’économique, le social et l’environnemental, mais aussi l’exigence d’une équité entre les êtres humains (certains pensent l’équité envers l’ensemble du monde vivant) qu’ils soient présents (intra-générationnelles) ou à venir (intergénérationnelle).

Si dans les années 1980, les naturalistes et les écologues prennent de plus en plus de poids dans la définition du développement durable avec le souci de protéger la nature pour elle-même, indépendamment des ressources dont elle est pourvoyeuse, d’autres mettent l’accent sur les questions sociales soulevées par la problématique du développement durable[6]. Avec I. Sachs, l’écodéveloppement apparaît comme un concept concurrent du développement durable. Sachs propose une voie médiane pour concilier développement et environnement composée de trois dimensions : la prise en charge équitable des besoins (matériels et immatériels) ; la prudence écologique et l’autonomie des décisions (recherche de modèles endogènes propres à chaque contexte historique, technique, culturel et écologique). Le développement n’est pas une notion universelle vers un bien commun, selon Sachs l’écodéveloppement est « un développement des populations par elles-mêmes, utilisant au mieux les ressources naturelles, s’adaptant à un environnement qu’elles transforment sans le détruire […]. C’est le développement lui-même, tout entier, qui doit être imprégné, motivé, soutenu par la recherche d’un équilibre dynamique entre la vie et les activité collectives des groupes humains et le contexte spatio-temporel de leur implantation »[7].

Radicalisant le débat autour de la notion de développement, les « objecteurs de croissance » introduisent la notion de décroissance, terme attaché à l’œuvre de Goergescu-Roegen[8] qui réactualise les critiques de la croissance et ouvre à nouveau le débat. Selon lui, le développement occidental lié à la croissance économique est entropique : les innovations techniques majeures ont permis à l’homme d’utiliser de nouvelles sources énergétiques. Le problème de ces techniques est qu’elles finissent par épuiser le combustible qui les entretient. D’où une vision tragique de l’histoire de l’humanité entachée de conflits pour la possession des ressources énergétiques. L’économie humaine doit être repensé et contenue dans les limites de la biosphère pour échapper à la démesure de notre mode de vie.

La thèse centrale d’Illich[9] est que la « religion de la croissance » légitime un projet technicien qui arrache la possibilité aux individus d’inventer leur vie eux-mêmes. Il ne s’agit pas de supprimer la technique moderne, mais de s’interroger sur ses excès : par exemple, il ne s’agit pas de se positionner pour ou contre la médecine, mais de s’interroger sur le trop de médecine. Il s’agit d’instaurer une autolimitation des besoins pour rendre possible l’objectif d’une « austérité joyeuse » grâce auquel les individus se réapproprient une partie de leur temps et de leur autonomie pour constituer des réseaux, des solidarités et revenir dans le champ du politique.

Les partisans de la décroissance critiquent tous la notion même de développement. Certains poussent même jusqu’au rejet total de l’idée de développement. Car même affublés de « beaux » adjectifs comme « durable » ou « soutenable », le développement n’est que le masque derrière lequel avance l’occidentalisation du monde et la marchandisation des rapports sociaux[10].

Les catastrophes écologiques, les crises économiques successives, l’accroissement des inégalités et de la pauvreté, l’utilisation marketing des multinationales du concept de développement durable offrent un nouveau tremplin au concept de décroissance et à son envie de promouvoir des nouveaux possibles pour les sociétés.

Pratiquement possibles ou douces utopies ?

 Pour F. Mancebo, « le développement durable ne peut se décréter, sauf à produire des effets inverses de ceux initialement escomptés. […]. La meilleure politique est inutile si elle reste lettre morte. Sa faisabilité est une question aussi importante que ses objectifs. […].

Le développement durable intervient dans les différents modes de régulation et de mobilisation collective. Cela implique qu’il s’appuie sur des communautés locales puissantes, capables de s’emparer de leur environnement immédiat. Il s’agit d’inscrire les politiques de développement durable dans des territoires d’action pertinents et clairs. […]

Si le développement durable est difficile à traduire, à organiser, à évaluer, il constitue néanmoins un cadre de discussion politique, souvent invoqué à l’appui de l’action publique. Opérant une percée incontestable dans les orientations politiques internationales, nationales et locales, il a des effets directs – parfois positifs, parfois pervers – sur les politiques d’aménagements en particulier. Dans une telle perspective, le développement durable devient un horizon programmatique qui met en tension la préoccupation d’un développement équitable des sociétés et celle de la transmission aux générations futures d’un environnement riche et diversifié. Il est un champ variable de réflexions et de pratiques plus qu’une réalité univoque et rigoureuse que certains aimeraient y voir »[11].

De même, si la décroissance peut espérer être une véritable alternative à la croissance, elle ne doit pas s’enfermer dans une opposition rigide croissance-décroissance sous peine de devenir une idéologie implacable. Idéologie qui justifierait tout au nom d’intérêts supérieurs pour le Bien de l’Humanité. N’oublions pas que même pour Serge Latouche aurait préférer le terme d’accroissance pour sortir de cette dialectique croissance-décroissance.

En revanche, si la décroissance engage la société dans une réflexion politique sur les conséquences sociales et écologiques de ses choix collectifs, elle prend un sens essentiel dans la recherche de modèles sociétés alternatifs. Car comme Dominique Méda le souligne : « Plutôt que d’esquiver les questions, il nous faut prouver aujourd’hui que nous pouvons encore choisir : choisir de créer une véritable société politique, de rendre la démocratie toujours plus vivante ; pour les sociétés les plus "avancées", expérimenter chaque jour davantage de nouvelles manières de rendre la vie humaine en société plus consciente, plus désirée, plus créatrice. […]

À l’objectif vain et sans contenu de mondialisation il nous faut substituer celui de civilisation. […] Penser la richesse en termes de civilisation, et notre tâche commune en termes de bonne société, ou plus encore de société civilisée, nous permettra peut-être de sortir des apories dans lesquelles le capitalisme nous a enfermé depuis deux siècles »[12].

Solène MATSUSHITA

 


[1] MEADOWS D.H et al., Halte à la croissance ?, trad. fr., Paris, Fayard, 1972.

[2] Karl Marx, 1844, Économie et philosophie, Manuscrits parisiens, pp.23-24, Volume II, La Pléiade.

[3] POLANYI K., La Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, 1984.

[4] Ibid.

[5]PNUD, 1999, Rapport mondial sur le développement humain, Economica.

[6] VIVIEN F.-D., Le développement soutenable, La Découverte, Paris, 2005.

[7] SACHS I., Stratégie de l’écodéveloppement, Paris, Éditions ouvrières, 1980, p. 37.

[8]Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, 1995, Sang de la Terre.

[9] Illich I., La Convivialité, trad. fr., Paris Seuil, 1973.

[10] LATOUCHE, S., « Développement durable : un concept alibi. Main invisible et main mise sur la nature », Revue du Tiers Monde, t.XXXV, n°137.

[11] MANCEBO F., Développement durable, Armand Colin, Paris, 2008.

12- MÉDA, D., Qu’est-ce que la richesse ?, Aubier, Paris, 1999, p. 11 et p. 13.