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Et si c’était dans certaines pratiques de l’Islam qu’il fallait chercher de nouveaux modèles pour la coopération Nord-Sud ? Depuis quelques années, des spécialistes s’intéressent au mouridisme, montrant comment cette confrérie sénégalaise axée sur la valeur du travail et la solidarité de ses fidèles a pu générer un développement économique endogène étonnant. Exemple à Ndem
Par Gilles Labarthe / DATAS
« Travaille comme si tu ne devais jamais mourir et prie comme si tu devais mourir demain. » Le mot d’ordre de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie des mourides au 19ème siècle, est bien connu au Sénégal. Il explique en partie la réussite peu commune d’une modeste association villageoise, pourtant établie aux portes du désert.

Pour arriver à Ndem, départ en taxi-brousse depuis Dakar, en direction de Thiès, Bambey (à 100 kilomètres à l’est ) et Diourbel, capitale de la région, autrefois centre de la culture de l’arachide et principale ville de l’ancien royaume wolof du Baol. Depuis Bambey, une piste de latérite s’enfonce plus au cœur d’une zone sahélienne brûlante, plate et sablonneuse. Après une petite dizaine de kilomètres, un baobab géant marque la bifurcation pour Ndem.

Le minuscule village ne figure même pas sur notre carte géographique à l’échelle 1 : 550 000 du Sénégal. Les terribles sécheresses des années 1968, 1970 et 1972, ruinant les principaux moyens de subsistance (culture de l’arachide, du mil, du coton, élevage), ont failli le rayer de la surface du globe. Il a cependant tenu bon. Il a même acquis une réputation bien au-delà des frontières. En Suisse, notamment.

Le Genevois Christian Lutz, qui a effectué plusieurs fois le voyage ; se souvient : « En 1988, des enseignants genevois du Cycle d'Orientation, à l'initiative de Tariq Ramadan, décident de créer l'Association Coopération Coup de Main. Cette Association viendra dans un premier temps en aide au village de Ndem. Un voyage s'organise en été 1988 avec un vingtaine d'adolescents, une poignée d'enseignants et un médecin. Ils se rendent pour un mois au Sénégal. Des arbres sont achetés et plantés pour ralentir l'avancée du désert dans le village. Un des jeunes participants - Vincent Delorme - fondera quelques années plus tard l'Association Solidarité NDEM. Cette dernière poursuivra le parrainage et récoltera en 1995 suffisamment d'argent pour réaliser un forage conséquent. L'eau engendrera de l'irrigation, la construction d'un dispensaire, d'une école, d'un centre artisanal et créera un véritable développement dans la région ».
Août 2008. 20 ans plus tard, le marabout et chef du village, Serigne Babacar Mbow, a émis le vœu de revoir les participants du voyage initial de 1988 afin de célébrer ce développement, et l'amitié qui unit les Genevois aux villageois de Ndem. Vincent, Olivia, Christian… ont fait le déplacement. Une génération a passé, certain sont venus avec leurs enfants.

Alors que tant de projets de coopération échouent, souvent faute d’adéquation avec les besoins réels de la population locale, le développement constant de Ndem apporte une belle sérénité. Le charisme, la volonté sans faille du chef spirituel de la communauté, Serigne Babacar Mbow, revenu d’Europe pour habiter dans le village de ses ancêtres alors que la région avait presque été vidée de ses habitants, y est pour beaucoup. L'action des femmes de la quinzaine de villages environnants a aussi été déterminant: il y a vingt ans, 90 % des membres actifs de ces réseaux associatifs étaient composés de femmes, car les hommes en majorité étaient partis dans les centres urbains ou à l’étranger à la recherche d’emplois. La solidarité internationale a fourni un appui précieux.

Serigne Babacar Mbow est aujourd’hui président du conseil d’administration de la nouvelle ONG des villageois de Ndem, jusque-là association de quatorze de villages, créée en 1985 pour prendre en main le développement de la localité et la doter d’un minimum d’infrastructures. En vingt ans, la liste des réalisations est impressionnante pour cette zone enclavée. Poste de santé communautaire, création d’une maternité, puis d’une école maternelle ; cantine scolaire, forage de puits, ouverture d’un centre artisanal, programme de maraîchage biologique, lancement d’une mutuelle d’épargne et de micro-crédit… les projets se sont succédés.
« La longue marche de Ndem est pavée d’épreuves considérées par les initiateurs comme partie intégrante de leur mission, explique Assane Mboup, directeur exécutif de l’ONG. Ils se sont inspirés de leur guide Mama Cheik Ibrahima Fall, le père de Serigne Baye Fall qui lui-même suivit les traces du fondateur du mouridisme, Cheik Amadou Bamba. Pour les Baye Fall, le travail est érigé en culte, écartant toute idée de laxisme, encore moins d’inertie. C’est ce qui a assurément valu à Ndem ses nombreux titres de réussite ».
A la tête du dara, communauté de travailleurs au service d’un marabout, Serigne Babacar Mbow est le premier à appliquer les règles de vie que se sont fixées les Baye Fall, pratiquants d’un islam très tolérant dérivé du mouridisme et inspiré du soufisme : humilité, considération pour autrui, renoncement pour les biens matériels privés et tout ce qui est superficiel.

Le mouridisme procure « un sentiment identitaire très fort, avec des règles de vie favorisant l’harmonie au niveau spirituel et religieux », comme il l’explique. Parmi les clés du succès de Ndem, il rappelle « l’importance des petites cotisations régulières, qui peut former un premier capital de départ pour parer aux dépenses essentielles, ou constituer la base d’investissements dans le développement de la collectivité ». Et ce pilier : le renoncement volontairement à la richesse personnelle, avec pour principe de base la redistribution collective.
Comme l’exprimait il y a quelques années la Suissesse Anne Girardet, de retour d’un stage au Sénégal pour Ingénieurs du Monde – EPFL, une association constituée d'universitaires, d'ingénieurs et de professionnels unis par la volonté active de participer à la coopération et au développement, notamment dans les pays du Sud : « L’exemple d’un développement endogène tel que celui de la communauté mouride en pleine ère de mondialisation et alors que l’aide internationale à la coopération montre de plus en plus ses dysfonctionnements et que l’Islam est souvent mal compris et assimilé aux extrémistes me semble valoir la peine d’être montré aux yeux de tous. Puisse-t-il servir à remettre en cause quelques principes de développement ».

(encadré 1)

Produits du commerce équitable distribués en Suisse

Le petit village de Ndem attire depuis une vingtaine d'années les projets de coopérations suisses et européens les plus divers. L’ONG Genève Tiers-Monde et la Ville de Meyrin ont également apporté leur soutien. Dernier projet en date : un nouveau combustible bon marché, écologique et énergiquement rentable, à base de matériaux récupérés. Le procédé BioTerre a été mis au point et lancé en juillet 2007 par un agronome belge. Un an plus tard, « sa production avoisine 400 kilos par jour, mélange de coques d’arachides, d’argile et d’eau », explique aujourd’hui le coordinateur local des ateliers. Les boulettes BioTerre peuvent désormais être exportées dans la région.

Le centre d’artisanat et la galerie Maam Samba occupent une position centrale dans cette stratégie de développement, qui comprend en tout une vingtaine d’ateliers et emploie environ 400 personnes (1). Il propose une large gamme de produits manufacturés faisant travailler plusieurs filières (textiles, cuir, vannerie, poterie, bois, métal…) estampillés commerce équitable. Ils sont distribués en Europe par Artisans du Monde, Chico Mendes, Oxfam, Magasins du Monde. Entre deux recommandations pour le fonctionnement de la galerie, Aïssa, l’épouse de Babacar Mbow, d’origine française, souligne la dimension spirituelle du travail véhiculée par le mouridisme, ainsi que la force de son organisation sociale du travail.

Gilles Labarthe / DATAS

(1) Pour en savoir plus sur les projets des villageois de Ndem : www.imprentaluz.com/~santiago/paraimprenta/ndem.pdf

(encadré 2)

Touba, capitale du mouridisme et du commerce

Si l’aventure des villageois de Ndem force le respect, d’autres aspects du mouridisme suscitent la curiosité, voire l’inquiétude de spécialistes internationaux. Cette confession regroupe entre 2 et 3 millions de fidèles, ce qui en fait la plus importante confrérie du Sénégal. Beaucoup pensent sincèrement que c’est par cette élévation de la valeur travail au rang de culte que la ville de Touba, « La Mecque du mouridisme » (car lieu de naissance du fondateur de la confrérie, Cheik Amadou Bamba) est devenue en quelques décennies une cité étonnamment prospère, alors qu’elle est fichée en pleine zone sahélienne à l’est de Dakar. Touba s’est imposée en quelques décennies comme un véritable « pôle d’attraction avec une croissance économique à faire pâlir les pays dits émergeants », comme l’exprimait Anne Girardet. Touba, lieu de pèlerinage lors du Grand Magal, fête annuelle qui rassemble des millions de fidèles pour célébrer la résistance à l’occupant colonial et le retour d’exil de Cheik Ahmadou Bamba, connaît un développement en exponentielle.

Ce développement, parfois clinquant, est largement basé sur une économie informelle. Avec son régime d’exception, la ville sainte contribue peu à renflouer les caisses de l’Etat. A Touba, le khalife général (grand marabout) et ses proches règnent en maîtres. Le gouvernement de Dakar se fait le plus discret possible, et évite de s’immiscer dans les affaires. Touba a souvent été pointée du doigt comme enclave propice à l’essor de tous les trafics, où la douane, le fisc ou la police limitent leurs interventions au strict minimum. Dans sa thèse de doctorat, le chercheur M. C. Diop rappelle que la cité, qui profite d’un statut d’extraterritorialité, a été plusieurs fois désignée comme centre de contrebande, déjà dans les années 1970 et 1980.
Le dévouement total des talibés (disciples soumis corps et âme), la puissance des commerçants mourides, qui s’appuient sur d’importants réseaux transnationaux de redistribution des avoirs (notamment les dahiras, qui sont à la base des associations regroupant les disciples mourides, mais dont le concept s’est étendu à des organisations de solidarité des migrants en Occident, notamment), sont tels que l’aval des hautes sphères de la confrérie est une condition sine qua non de l’accès au pouvoir. C’est ce qu’admet ouvertement le mouride Maître Abdoulaye Wade, président du Sénégal, dans sa dernière autobiographie parue cet été (2). Ses fréquentes visites officielles à Touba et les « enveloppes » distribuées de part et d’autre alimentent d’ailleurs fréquemment l’actualité de la presse d’information sénégalaise, suscitant de vives critiques.

Gilles Labarthe / DATAS

(2) Abdoulaye Wade, Une vie pour l'Afrique, Michel Lafon éditeur, 2008.