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Par Khadim NDIAYE
Philosophe
xadim@bluewin.ch

Il existe plusieurs formes de racisme : le racisme de l’exclusion sociale, le racisme universaliste, le racisme scientifique, le racisme institutionnel, le racisme différentialiste, etc. Ce dernier s’exprime avec beaucoup de vigueur de nos jours.  Autrement appelé racisme culturel, il ne met pas l’accent sur les attributs naturels d’un groupe, mais sur les moeurs, la langue, la religion, etc., perçus comme des atteintes à une identité donnée. Les paroles récentes de l’académicienne française d’origine russe Hélène Carrère d’Encausse sur la polygamie des Africains, les mots jadis exprimés par Jacques Chirac sur le bruit et l’odeur des immigrés, participent de ce racisme différentialiste.

Le racisme scientifique, quant à lui, même s’il continue à être distillé de façon sporadique à notre époque, a connu ses lettres de noblesse surtout à la fin du 18e siècle et au 19e siècle. Il part de l’idée selon laquelle les « races » peuvent être naturalisées, théorisées par la science. Il fallait, avec ce type de racisme, démontrer que les races étaient inégales et pouvaient être classifiées. Encore appelé racisme classique ou idéologique, le racisme scientifique a été vulgarisé, entre autres, par des hommes de science et de lettres tels que les français Gustave Le Bon, Abel Hovelacque, Arthur de Gobineau, Georges Vacher de Lapouge, Paul Broca,  les américains Garrison Brinton, Samuel Morton, les allemands Georges Ernst Haeckel, Emmanuel Kant (eh oui, l’immense Kant!) et Carl Vogt (naturalisé suisse et premier recteur de l’Université de Genève réformée) l’anglais James Sully, l’italien Cesare Lombroso, etc. L’américain Benjamin Rush et le Suisse Louis Agassiz ont particulièrement brillé au sein de ce courant idéologique en élaborant des théories qui, à leur époque, ont eu des répercussions néfastes sur le plan social, surtout pour les personnes à la peau noire.
Benjamin Rush (1746-1813) est considéré comme le père de la psychiatrie américaine. Professeur de médecine, il enseigna à l'université de Pennsylvanie. Son portrait orne aujourd'hui le sceau officiel de l'Association Psychiatrique Américaine. Rush a développé une théorie pour le moins surprenante sur la forte mélanité des noirs qui est, selon lui, due à la lèpre. Le psychiatre Thomas Szasz nous a dressé un compte rendu critique de cette conception de Rush dans son ouvrage Fabriquer la folie (Payot, Paris, 1976). Rush qui était abolitionniste et signataire de la déclaration d'indépendance des Etats-unis devait produire une théorie tendant à une véritable prophylaxie médicale qui consistait à éviter le mélange des noirs et des blancs. Tout commença vers l'année 1792. Un noir esclave du nom de Henry Moss présentait une dépigmentation progressive de la peau à telle enseigne qu'il était devenu tout blanc. Cette dépigmentation connue aujourd'hui dans le jargon scientifique sous le nom de vitiligo, Rush la présenta à l'époque comme une conséquence de la lèpre. Selon lui, la couleur biologique naturelle des noirs n'est pas la conséquence d'un quelconque « péché originel », ni d'une punition voulue par Dieu, mais est en réalité le produit de la lèpre héritée de leurs ancêtres. Et, le fait que l'esclave Moss soit devenu tout blanc, était pour lui un signe de guérison de cette maladie.  Cette explication pour le moins surprenante, cachait en réalité une véritable ségrégation. En effet, puisque les noirs étaient en mesure de contaminer le reste de la société avec leur « lèpre congénitale », les mariages interraciaux devaient être prohibés. Cette élaboration qui découle d'un racisme scientifique, entre dans une stratégie qui consiste, ainsi que le souligne  Szasz, à se différencier de l'Autre, à « définir comme maladie ce qui pour l'Autre est physiologiquement naturel (par exemple, la peau noire chez les Nègres)... ». Cette différenciation, était par ailleurs, dans le cas de Rush, « socialement utile » dans la mesure où elle faisait des noirs des êtres socialement inacceptables. Elle « visait, reprend Szasz, à faire accepter le Noir comme être humain aux Américains blancs, tout en le rejetant en tant que sujet contaminé ».  Un rapprochement pourrait du reste être fait ici avec le cas des cagots de la fin du Moyen-Âge en Europe dont on disait qu'ils descendaient d'ancêtres lépreux. Un récit entretenu par des auteurs tels que Plutarque, Manéthon, Tacite, etc., prétend également que les juifs sont des descendants de lépreux expulsés d'Égypte. Un fait digne de remarque est que, comme conséquence de telles conceptions, cagots, noirs et juifs, avançait-on, sont sales et dégagent une odeur nauséabonde.
Louis Agassiz (1807-1873) a, lui, surtout développé la théorie polygéniste. Le polygénisme (du grec polys, nombreux et genos, race), rappelons-le, est cette conception du racisme idéologique qui veut que les « races » humaines procèdent d'espèces biologiques différentes. Il n'y aurait pas, selon ses tenants, une origine commune des hommes, mais des créations multiples. Il s'oppose au monogénisme qui avance, lui, une souche unique de l'humanité. Dans le monogénisme, les différences physiques observées entre les hommes est  expliquée, en général, par la fameuse théorie de la dégénérescence selon laquelle les « races » ont subi des dégradations au cours du temps, les noirs étant considérés comme les plus atteints par cette dégradation. L'idée de « dégénérescence » était la plus répandue car conforme au texte de la Bible.  On la trouve par exemple chez le naturaliste français Buffon au 18e siècle qui l'attribuait au climat. Le polygénisme, pour revenir à lui, a surtout été propagé pour exclure les noirs du tronc commun de l'humanité. Il ne fallait surtout pas que ces « êtres horribles » comme l’on disait, manifestent des prétentions égalitaires. Telle était la façon de voir de Louis Agassiz, un des plus grands polygénistes de l'histoire. C’est un naturaliste suisse, originaire du canton de Vaud et fixé définitivement aux États-Unis dans les années 1840. Professeur à Harvard, ce scientifique connu aussi pour ces études sur les poissons et les glaciers, devait au contact des noirs, qu'il voyait pour la première fois en Amérique, pencher fortement pour la théorie des descendants d'Adam multiples. Alors qu'il était en Amérique, il écrivit une lettre qu'il envoya à sa mère et dans laquelle il manifesta une grande répulsion à l'égard des noirs. Le paléontologue Stephen Jay-Gould nous a livré des extraits de cette lettre dans son ouvrage, La Mal-Mesure de l'homme : « C'est à Philadelphie, écrit-il, que je me suis retrouvé pour la première fois en contact prolongé avec des Noirs; tous les domestiques de mon hôtel étaient des hommes de couleur. Je peux à peine vous exprimer la pénible impression que j'ai éprouvée, d'autant que le sentiment qu'ils me donnèrent est contraire à toutes nos idées sur la confraternité du genre humain et sur l'origine unique de notre espèce. Mais la vérité avant tout. Néanmoins, je ressentis de la pitié à la vue de cette race dégradée et dégénérée et leur sort m'inspira de la compassion à la pensée qu'il s'agissait véritablement d'hommes. Cependant, il m'est impossible de réfréner la sensation qu'ils ne sont pas du même sang que nous. En voyant leurs visages noirs avec leurs lèvres épaisses et leurs dents grimaçantes, la laine sur leur tête, leurs genoux fléchis, leurs mains allongées, leurs grands ongles courbes et surtout la couleur livide de leurs paumes, je ne pouvais détacher mes yeux de leurs visages afin de leur dire de s'éloigner. Et lorsqu'ils avançaient cette main hideuse vers mon assiette pour me servir, j'aurais souhaité partir et manger un morceau de pain ailleurs, plutôt que de dîner avec un tel service. Quel malheur pour la race blanche d'avoir, dans certains pays, lié si étroitement son existence à celle des Noirs! Que Dieu nous préserve d'un tel contact! ». Après ces aveux on ne peut plus clairs à sa mère, il développa, sa théorie polygéniste des créations multiples et écrivit à ce propos: « Elles [les « races »] n'ont pas pu naître sous la forme d'individus uniques, mais ont dû être créées dans cette harmonie numérique qui est caractéristique de chaque espèce; les hommes ont dû apparaître en nations, tout comme les abeilles sont apparues en essaims. »
Non seulement l'humanité pour lui est multiple, mais les noirs ne connaissent pas les avantages de la civilisation et occupent le bas de la hiérarchie des « races »: « Il nous semble, assène-t-il de nouveau,  que ce sont des simulacres de philanthropes et de philosophie que de supposer que toutes les races humaines ont les mêmes facultés, jouissent des mêmes pouvoirs et font preuve des mêmes dispositions naturelles et qu'en conséquence de cette égalité, ils ont droit au même rang dans la société humaine [...] il n'y a jamais eu aucune société d’hommes noirs dûment réglementée sur ce continent, une indifférence marquée aux avantages fournis par la société civile? » Agassiz, en polygéniste conséquent, ne pouvait donc que refuser l'égalité sociale avec les noirs qui présentaient, selon lui, une déficience ontologique : « J'ai de tout temps estimé que l'égalité sociale ne pouvait être mise en oeuvre. C'est une impossibilité naturelle qui découle du caractère même de la race noire ».
Agassiz, il faut le dire, abhorrait fortement le métissage qui était pour lui contre-nature. Comment en effet, un être considéré comme inférieur pouvait-il se permettre de souiller de son sang la « race » supérieure? Aussi écrivit-il : « Le métissage est un péché contre la nature, tout comme l'inceste dans une communauté civilisée est un péché contre la pureté du caractère [...], l'idée de mélange des races heurte profondément ma sensibilité, je la considère comme une perversion de tout sentiment  naturel ». La crainte d'Agassiz s'expliquait par le fait, qu’à ses yeux, le métissage est le signe de la décadence et de l'effémination de la « race » virile blanche supérieure.  En toute logique donc, il opta pour la ségrégation raciale en indiquant que les noirs devaient restés cantonnés dans le sud des Etats-Unis.
L’intérêt des thèses de Rush et d’Agassiz est qu’elles justifiaient la ségrégation raciale. Si dans le fond, elles ne démontrent que « l’idéologie spontanée » de ces deux savants, pour reprendre la formule du philosophe Louis Althusser, elles étaient socialement utiles car refusant toute prétention égalitaire des noirs. La réalité est que beaucoup de blancs habitant les Etats-Unis de l'époque, tenant fermement à leur statut social, formulaient beaucoup d'appréhensions quant à l'émancipation des Noirs (obtenue finalement en 1863), considérés comme des concurrents directs. Un fonctionnaire fédéral déclarait à l'époque que « When a nigger gets ideas, the best thing to do is to get him under ground as quick as possible."(« Quand un Nègre avait des idées, la meilleur chose à faire est de le mettre sous terre aussi vite que possible »).
Les allégations de nos deux savants démontrent surtout que le racisme a des raisons sociopolitiques évidentes. Les hommes de science digne de bonne foi ont beau crier et continuent de le clamer, que la « race » n’existe pas, que les fondements du racisme sont controuvés, qu’il repose sur des préjuges erronés, le racisme est toujours là, qui s’exprime de plus belle, tel l’hydre de Lerne, ce monstre mythique à plusieurs têtes qui avaient la faculté de se régénérer lorsqu'elles étaient tranchées. Les périodes de crises, il faut le dire, sont véritablement des périodes de racisme. Le problème des immigrés, la question coloniale, les problèmes soulevés par l’esclavage de nos jours, donnent lieu à une production et à une diffusion fastes du racisme. André Langaney, le Suisse (digne de bonne foi celui-là) et généticien des populations a bien perçu cet aspect des choses lorsqu’il dit dans une interview accordée au journal Le Courrier (publié à Genève), le Samedi 21 Octobre 1995  que « Dans tous les cas, le racisme est un problème social et non pas biologique. C'est la compétition économique et sociale qui fait que les gens s'affrontent et deviennent racistes; ce n'est pas la couleur de la peau. »