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BOUBACAR BORIS DIOP : « IL FAUT RENDRE JUSTICE A L’AFRIQUE »

Vous savez chez moi, au Sénégal, dans des circonstances pareilles, il y a une formule rituelle. C’est celle – ci : « Je salue chacune et chacun d’entre vous en disant son nom et son prénom ». Ceux ou celles qui comprennent le Wolof auront traduit automatiquement.

Pour revenir à notre sujet, en tant qu’écrivain, j’ai l’impression que l’Afrique est en quelque sorte un continent imaginaire. Parce que lorsque vous parlez de pays comme le Mozambique, le Botswana, l’Algérie, l’Egypte, le Niger, le Sénégal, le Rwanda et que vous considérez que ces pays peuvent être soumis à la même analyse, logés dans la même grille de lecture. Les espaces sont très nettement séparés les uns des autres. Pour partir d’un lieu à un autre, c’est extrêmement difficile. Finalement, l’Afrique, c’est pour moi, l’espace des lieux les plus lointains sur la terre.

Un jeune africain ou un africain de 50 à 60 ans, il aura rencontré, dans sa vie, plus de Canadiens, de Belges, d’Africains de son environnement proche que peut être de Soudanais d’Ethiopiens etc…

Il est si facile d’aller de Dakar à Paris, d’Abidjan à Bruxelles et si difficile d’aller de Dakar à Khartoum.
Pour aller au Rwanda, je me souviens, c’était 36 heures avec Ethiopian Airlaines. On s’est arrêté partout, une dizaine d’heures à Abidjan etc. Donc, il y a cette difficulté et il y a autre chose et qui est un élément de séparation très importante. Vous savez en Europe, tout le monde ne parle pas anglais mais la langue anglaise est une langue de communication entre les différents pays européens. Je me rends compte qu’en Europe, l’anglais est en train de s’imposer mais les Africains aujourd’hui ne se parlent qu’à travers les langues coloniales.

Ceux qui étaient colonisés par les Portugais, parlent entre eux en portugais. Les autres en français et les autres en anglais. Je suis un écrivain en langue française et en langue wolof mais au cours de ma carrière d’écrivain, je ne rencontre jamais d’auteur du Nigeria, du Mozambique etc… Et lorsque nous nous rencontrons nous avons énormément de mal à nous parler et cette difficulté à se parler ne vient pas simplement de l’outil linguistique. Cela vient de quelque chose de plus profond. Je considère qu’en Afrique, il y a quelque chose qui s’est érigé qu’on peut appeler un triple mur de Berlin. Et ce triple mur de Berlin, ce sont les langues coloniales.

Il y a évidement l’Union Africaine qui fait de son mieux pour régler ce problème mais on ne peut pas décemment dire de l’Union Africaine que c’est un modèle d’efficacité. En tout cas son fonctionnement ne peut pas le permettre. Malgré tout chaque africain ou qu’il aille il a le sentiment de porter le Continent africain avec lui.

Se comporte –t- il mal dans la rue, lui jette –t- on des regards réprobateurs, au delà de sa propre individualité, l’Africain a le sentiment que c’est tout un continent qui est insulté, que c’est sa « race » qui est stigmatisée. Je pense qu’il y a là un problème, le regard que nous portons sur nous – mêmes. Ici, nous sommes infiniment plus dans la réalité que dans le fantasme.

Ce fantasme, c’est peut – être un défi d’unité. Et au fond ce qui fait que les Africains se sentent si aisément unis en dépit de tout bon sens, comme j’ai essayé de l’indiquer, c’est aussi une histoire douloureuse, la colonisation, la traite négrière. Prenons un aspect de cette dernière. En effet, lorsque l’on s’intéresse à l’histoire de l’esclavage, la première chose que l’on note et qui est extrêmement choquante, c’est que lorsque les marchands d’esclaves prennent une famille au Mozambique, le père est envoyé au Brésil, la mère au Guatemala, l’enfant aux Etats – Unis. Il y a une logique de séparation tellement cruelle, tellement insupportable, qu’on comprend que dans une espèce de vécue mémorielle, nous autres Africains, nous essayons toujours d’être ensemble, un peu comme de petits oiseaux sur un arbre qui se sentent en danger et qui se blottissent l’un contre l’autre.

Il y a aussi, le regard des autres qui nous unit ou qui nous unifie. Lorsque en Suisse, en France ou aux Etats – Unis, on voit quelqu’un qui vient d’Afrique. On fait le raccourci : il vient d’Afrique et c’est tout. Cela ne fait pas de différence. Par exemple, moi plusieurs fois, quand j’entre dans un restaurant en Europe, tout le monde lève la tête vers moi, me regarde. Et je lis dans les yeux des gens qui se disent : Un Africain noir, vient d’entrer. Et moi même, je n’ai pas solution que de l’intérioriser. Je me dis Boris tu es un Africain. Tu es Noir. Et tu viens d’entrer dans un restaurant. Je ne peux pas sortir de là.
Tout cela produit le fait que, et cela me gène beaucoup qu’être Africain, c’est être sur la défensive.

Il y a chez nous une demande d’amour que je ne comprends pas. Vous savez, nous reprochons aux autres de ne pas assez parler de nous et qui l’acceptent avec beaucoup d’élégance. Mais nous-mêmes est – ce - que nous parlons des autres. Vous voyez, je pense que dans le monde tel qu’il fonctionne, chacun doit compter sur ses propres forces, sur lui – même pour utiliser une terminologie chère à notre ami Gadio et ne pas dire toujours : dans un tel journal, on ne parle pas bien de moi, on ne fait pas ceci, on fait pas cela etc… Je pense qu’on peut s’en plaindre mais cela ne doit pas prendre trop d’importance.

De toute façon avec la puissance des médias aujourd’hui, le plus important ce n’est pas la réalité mais ce qu’on en dise.
Anne Cécile a donné des exemples. Revenons sur le Rwanda, tout le monde verse des larmes sur les assassins. Ceux qui avaient commis des crimes mais je ne pense pas que les médias se soient trompés. Ce sont eux, qui ont décidé qu’il fallait s’apitoyait sur ces gens mais qui n’expliquent pas très bien. Et donc la réalité ne compte pas, c’est la projection qu’ils en font. Ce sont les images qu’ils produisent qui sont importantes.

Pour terminer, j’aimerais juste dire que selon moi, le plus important, ce n’est pas vraiment ce qui est écrit dans les journaux à propos du continent parce que en réalité lors qu’on raisonne de la sorte on reste enfermer dans un piège, M. Robert l’a dit : Oui, j’aime ou je n’aime pas l’Afrique alors que la vraie question c’est : quelles sont les dynamiques de changement. Quand on considère la situation juste comme elle est : l’Afrique un peu perçue comme le continent des effets sans causes. La situation est là, on essaie de comprendre autant qu’on peut, et quelque part, on se résigne à l’idée que cela ne changera jamais. C’est pourquoi il y a en tant de films, de documentaires, sur le SIDA, les épidémies qui sont faits par des gens biens. Mais en même temps ce qui manque, c’est toujours la petite dose d’explication, pour dire que premièrement cela ne se passe pas ainsi parce que les Africains aiment la mort. Cela se pense ainsi parce qu’il y a des mécanismes politiques. Deuxièmement il est faux de prétendre aujourd’hui au vingt unième siècle que le monde entier va bien et que seule, l’Afrique va mal.

Et troisièmement, il y a des explications que l’on peut essayer de donner. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, j’étais très frappé et intéressé par un film, le Cauchemar de Darwin. Ce qui est intéressant dans ce film, c’est que le désastre africain, le chaos, est montré sans aucune complaisance et je pense même parfois qu’il force sur les traits. Mais en même temps il y a dans ce documentaire, une volonté d’explications qu’on peut partager, qu’on peut récuser partiellement ou totalement mais il y a surtout le principe que les choses qui se produisent en Afrique, les épidémies, les guerres civiles, ne sont pas tombées du néant, qu’il y a des explications et chacun doit chercher.

Ainsi pour moi, plus que le fait de parler de l’Afrique, ce qui m’importe c’est qu’on lui rende justice en essayant d’expliquer aux opinions européennes que malgré tout, elles ont profité, et qu’elles continuent de profiter du chaos africain. Si ce fait n’est pas la seule explication, c’est tout de même un élément d’explication assez importante.