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Par Jérôme STROBEL


( Suite et Fin de la chronique de Jérôme, ce jeune Suisse était parti au Rwanda comme volontaire en 2001. Dans cette dernière partie de sa longue lettre adressée à ses amis, il plaide pour le renforcement du dialogue Sud - Sud déjà présent avec les Chinois, pour la continuité des projets initiés par des partenaires du Nord comme l'Italie. Et comme la santé avant tout et l'accès au traitement antipaludéen devenant un Droit de l'Homme, il en appelle à la solidarité pour aider les familles les plus modestes).

Les Chinois, qui comme d'autres ressortissants des pays du Sud comme l'Inde ou les Emirats Arabes Unis se montrent très présents au Rwanda, témoignant de relations privilégiées sud-sud notamment commercialement, que l'on ne soupçonne pas depuis l'Europe. Face à cette fuite des responsabilités étatiques, il est nécessaire de soutenir de toutes nos forces des initiatives locales qui contribuent au désenclavement des régions périphériques et donc au développement du pays en général, comme celle de l'E.T.P. : imaginez un instant l'ouverture d'horizon que constitue l'apprentissage de l'informatique pour un enfant de paysan qui n'a jamais été en ville de sa vie ! C'est tout un univers de possibles qui s'ouvre à lui et une ascension sociale phénoménale.

Si la difficulté pour communiquer représente un problème pour l'administration de l'école, il en est d'autres qui se ressentent dans le quotidien de l'enseignant : la malaria par exemple. La malaria est vue depuis l'Europe comme une maladie presque incurable dont il faut se prémunir par tous les moyens. Ici en Afrique, la malaria n'est juste que le quotidien. Dans des régions aussi endémiques que l'Umutara, extrêmement rares sont les personnes qui ne connaissent pas périodiquement des attaques paludéennes, dont je puis m'estimer heureux de faire (encore ?) partie. Pour les plus chanceux, leur fréquence n'est pas plus courte que quelques années, mais pour d'autres elle se rapproche plutôt du fardeau mensuel. Pour les gens de conditions plus ou moins aisée, la malaria n'est pas un événement particulièrement grave : en général, les centres de santé même les plus rudimentaires disposent des médicaments - aux effets secondaires aussi violents que la maladie elle-même - qui permettre de tuer définitivement le parasite (contrairement à l'idée commune, les crises répétées de malaria ne proviennent pas d'un même parasite qui de temps à autre rappelle sa présence, mais bien à des parasites différents gracieusement apportés par des moustiques différents : On parvient normalement à éliminer le parasite du corps après chaque crise.).

Certes il existe des formes de malaria particulièrement virulentes, mais il s'agit là d'exceptions plutôt rares. Les problèmes se situent plutôt à un autre niveau : le manque d'argent chronique des familles modestes les pousse à attendre le dernier moment pour se faire consulter car le prix des médicaments constitue pour elles une charge considérable. Ensuite, elles interrompent fréquemment le traitement lorsque les symptômes disparaissent, alors que le parasite n'est pas encore tout à fait éradiqué, ce qui suppose une nouvelle crise après quelques semaines. Et les crises à répétition ont un effet ravageur sur les corps déjà affaiblis par la malnutrition, le manque d'hygiène et les autres carences matérielles. Ainsi, la malaria en elle-même n'est responsable que de fort peu de décès : c'est lorsqu'elle s'additionne à d'autres causes qu'elle devient véritablement dangereuse. Elle ne fait finalement que révéler la détresse de situations de pauvreté extrême. Ce qui malheureusement est le cas dans la région qui entoure l'école. En outre, la malaria a des effets macroscopiques négatifs conséquents : je ne sais pas s'il existe des études cherchant à montrer une certaine corrélation entre l'occurrence de malaria et le sous-développement économique, mais je ne doute pas beaucoup de ses éventuels résultats. Par exemple à l'école, où les élèves n'appartiennent en général pas aux familles les plus pauvres et qui ont donc un accès plus ou moins facile aux médicaments et qui peuvent se soigner plus ou moins normalement, il faut compter durant les périodes de forte infection avec 3 à 4 élèves absents pour cause de malaria sur les 35 de ma classe. Imaginez la difficulté pour suivre des études normalement pour les élèves qui ont la malchance de souffrir de crises presque mensuelles, surtout si l'on compte qu'au moins une dizaine de jours sont nécessaires à un rétablissement plus ou moins normal.! Avant de partir pour mon expérience rwandaise, j'avais songé à beaucoup d'éventuelles causes qui allaient peut-être compliquer mon enseignement futur. Mais je dois avouer que je n'avais pas compté avec la malaria…

D'autres difficultés quotidiennes viennent s'ajouter à cette liste déjà longue dans une école comme la notre qui se veut résolument populaire avec un accès facilité par des conditions financières favorables. Ainsi, tout investissement matériel est à soupeser savamment et l'approvisionnement en matériel pédagogique reste très pauvre : pour certains cours, la bibliothèque n'est pourvue d'aucun livre de référence. Les professeurs sont alors obligés de s'aider des cahiers des élèves des années antérieures pour donner leurs cours !…

Une lourde perte de temps est occasionnée par le manque d'un outil allant de soi chez nous, la photocopieuse : chaque document doit être noté au tableau puis recopié dans les cahiers par les élèves. Les examens, eux, sont préparés comme dans le bon vieux temps chez nous, avec des stencils. Il y a bien une photocopieuse dans la direction, mais celle-ci souffre de pannes chroniques. La dernière fois qu'elle a été emmenée à Kigali pour réparation, elle y est restée sept mois et, à son retour, n'a fonctionné que pendant une poignée de semaines. Tout ça pour un prix exorbitant. Alors on comprend mieux les réticences du directeur à l'envoyer à nouveau en promenade à la capitale… Cet événement somme toute anodin doit nous servir de leçon : le matériel en soi ne sert à rien s'il n'est accompagné de savoir. A quoi sert une photocopieuse au fin fond de la campagne si celle-ci devient inutilisable à la première panne banale ? Car où trouver un technicien capable de l'opérer sans l'éventrer ? Il y a bien au marché quelques bidouilleurs qui affichent leur art de réparer tout et n'importe quoi. Mais leur talent s'arrête souvent à l'apparence et, c'est certain, ils n'ont jamais eu de photocopieuse dans les mains… Outre les problèmes liés au matériel didactique en général, des gestes aussi simples qu'ouvrir le robinet ou enclencher l'interrupteur sont loin de représenter ici des évidences. Les coupures d'eau sont fréquentes, ce qui oblige les élèves internes de consacrer leur temps d'étude matinale (avant les cours) et le moment réservé aux jeux et à la détente (après les cours) pour aller puiser de l'eau aux différents points d'eau répartis dans les environs de l'école, pour la cuisine, la lessive ou les autres besoins quotidiens. L'alimentation en électricité, elle, est assurée par le moteur électrogène de la menuiserie de la paroisse. L'école profite du courant nécessaire à leurs travaux durant la journée notamment afin de pouvoir utiliser les ordinateurs. Elle paie ensuite le carburant pour l'approvisionnement du soir qui permet l'étude et le repas des internes. La solution est bonne, bien que coûteuse. Toutefois la tension délivrée est loin d'avoir la constance que l'on devrait pouvoir lui exiger et les coupures sont fréquentes, pour cause de sénilité du moteur ou tout simplement de pénurie de mazout. Par conséquent, les élèves apprennent bien vite l'utilité des sauvegardes fréquentes des documents qu'ils élaborent avec l'ordinateur…

Finalement, l'informatique n'est guère que le seul domaine où l'école est vraiment bien équipée. Même si les machines sont antiques et poussiéreuses, elles sont là et un bon nombre d'entre elles fonctionnent, malgré les inconstances du réseau électrique qui les endommage. Mais seuls les financements et le savoir-faire en provenance d'Italie autorisent ici de tels équipements et peuvent en assurer la pérennité. Sur place, on se débrouille : le Père Daniele, passionné d'informatique, a appris quelques rudiments du hardware. Pacifique, notre collègue congolais a étudié la théorie à l'université au Kenya et tente avec un succès relatif à la mettre en pratique sur les carcasses de l'école. Et moi, qui jamais n'avait poussé la curiosité jusqu'à ouvrir le boîtier d'un ordinateur, je me familiarise peu à peu avec l'installation des disques durs ou la configuration des lecteurs de disquettes. Lorsque les problèmes posés dépassent nos capacités et que nos essais se révèlent infructueux, on se décide à faire appel au réseau des ambulanciers de l'informatique et de l'électronique que peu à peu nous avons constitués à Kigali. Et pour le financement qui toujours, dans ce domaine, dépasse les capacités de l'école, nous pompons dans un compte en banque approvisionné par des dons italiens. Mais combien de temps peut encore durer ce système précaire ? Comment l'informatique de l'E.T.P. va-t-elle survivre au départ des pères blancs responsables de l'école et de leur argent, programmé au courant de l'année 2003 ? Peut-être nous nous confrontons avec le constat d'un développement trop axé sur la présence étrangère et pas suffisamment sur une prise en charge autogérée. Tant les enseignants d'informatique comme les fonds qui les soutiennent proviennent de l'étranger : professeurs italiens, suisse et congolais, argent italien. Mais comment trouver du personnel qualifié local qui serait d'accord de venir s'exiler dans une terre aussi isolée, alors que la capitale fait miroiter des salaires mirifiques aux golden boys de l'informatique ? Les mois qui viennent doivent laisser de l'espace à cette réflexion. La poursuite et le renforcement d'une collaboration entre volontaires européens et l'école pourrait certainement constituer un des axes de la solution après le départ des Italiens de la paroisse. A bon entendeur…

Face à tous ces problèmes concrets, les Rwandais ont développé une espèce de carapace psychologique. Les aléas de l'existence sont admis dans leur quotidienneté. Et c'est avec une certaine fatalité indifférente que l'ont se plie à leurs contraintes.

Et avec une patience exemplaire. On cherche à se débrouiller avec ce qu'on a, on s'arrange avec des connaissances ou des voisins, mais si la situation est trop complexe et qu'aucune solution n'est trouvée, on en prend acte tranquillement, sans s'énerver. Si l'on doit se rendre à une réunion importante et que l'on ne peut trouver le moyen de déplacement ce jour-là, l'on ne peut qu'accepter le fait accompli ainsi que ses éventuelles conséquences. S'il faut s'entasser à plus de 20 dans une camionnette, on le supporte sans broncher. Si l'on est contraint de parcourir une dizaine de kilomètres à pied, on ne se pose pas la question deux fois. Je me souviens d'une des premières réunions avec les professeurs de l'école, convoquée par le directeur : elle devait avoir lieu à 9h.

Encore fraîchement arrivé, je m'y étais naïvement rendu avec un petit quart d'heure d'avance. Quart d'heure bien inutile au regard de ce qui allait se passer : petit à petit, les professeurs arrivaient et ils commençaient à discuter et blaguer entre eux.

Moi, je fis connaissance avec un des quatre professeurs anglophones venus de l'Ouganda voisin. Nous discutions, nous discutions, et le directeur n'arrivait toujours pas.

Les minutes et les heures passaient, mais personne à part moi ne semblait s'impatienter. On rigolait beaucoup d'ailleurs, car, comme d'habitude, on blaguait sur tout et rien. Mais moi, lorsque midi fut passé, je me retirai poliment pour aller manger, car je trouvais que la plaisanterie avait assez duré. Plus tard, j'allais apprendre que le directeur était arrivé vers 14h ! Cinq heures de retard sur une réunion qu'il avait lui-même convoquée, ce n'est finalement pas si extraordinaire : ici ça arrive. Et rien ne sert de s'énerver, car les raisons en sont autant culturelles que structurelles. C'est une leçon capitale pour nous autres occidentaux : notre avidité frénétique d'activités nous a fait oublier la patience. Nous avons oublié que le temps n'est pas de l'argent : c'est une nourriture qu'il faut savourer ! Il est barbare de négliger cette denrée de première nécessité, aliment indispensable des relations humaines, provision de toute activité communautaire. Est-ce au même moment que nous avons perdu la notion du temps et celle du partage et de l'écoute ? Ici, le flux lent et visqueux du temps est perceptible dans toute chose : dans le chant des oiseaux, dans la beauté inexprimable de la ronde des papillons, dans la douce circulation des promeneurs vespéraux. Dans l'éclat cristallin des étoiles, dans le mugissement des ruminants omniprésents. Et nous, combien d'agressivité nous déchaînons lorsque quelques quart d'heures insignifiants sont en jeu ! L'Afrique est en train de m'apprendre la patience en toute chose, quelle leçon plus importante pouvais-je en attendre ?

Elle m'enseigne aussi les beautés de la nature que j'avais oubliées. Pelotonnés dans nos immeubles avec chauffage central et double vitrage, nous nous éparpillons dans nos occupations multiples. Mais ici, chaque nuit sans lune est un spectacle exceptionnel : sans aucune trace de lumière artificielle à des kilomètres à la ronde, les milliers d'étoiles se bousculent les unes les autres dans un scintillement de milles feux. Mais lorsque l'astre lunaire sort de l'ombre, la nuit est autre : les promeneurs nocturnes sortent de leurs maisonnées, éclairées comme en plein jour par le phare pendu dans le ciel, cyclope des ténèbres. Les nuits d'ordinaire habitées d'un silence immobile, presque inquiétant, se remplissent de conversations, de cris étouffés, de chants à peine retenus. Le chuchotement des activités humaines s'élève dans la paisible campagne, soudainement saisie d'une liberté noctambule qui disparaîtra à nouveau dès que la lune recommencera à décroître.

Ici, on vit la nuit au rythme des lunaisons, attentifs aux moindres changements de la nature toute-puissante. Comme le jour d'ailleurs, préoccupés par l'évolution des saisons et le lot de récoltes qu'elles vont apporter aux cultivateurs, écrasante majorité de la population locale. Cette symbiose avec le milieu m'interpelle. Nous, nous avons tant construit, tant bâti, tant dominé, que seules des catastrophes naturelles sont en mesure de nous rappeler où nous vivons. Je m'étonne que les vaches paissent autour des salles de classes, se promènent parfois dans la cour de l'école et poussent des meuglements perturbateurs. Je m'étonne que les oiseux aient fait leur nid dans la salle des ordinateurs. Je m'étonne que les chiens me suivent en cours pour eux aussi participer à ce rassemblement d'êtres vivants. Mais je suis le seul à m'en étonner, et personne ne songerait à en rire comme je dois m'en retenir. Je suis le seul à m'être déshabitué, " grâce " à des générations de " progrès ", à la présence de la nature en toute chose…

Même si je suis loin d'avoir encore trouvé les réponses que je suis venu chercher ici, je commence petit à petit à voir se dessiner le réseau complexe des défis auxquels se confronte aujourd'hui le Rwanda. Les clés de lecture sont difficiles à obtenir, dans ce pays secret qui renferme presque avec jalousie sa culture mais aussi ses traumatismes, que nous rappelle le bruit des explosions (volontaires) de mines qui résonnent dans les collines. Lentement j'essaie de me placer dans ce dense enchevêtrement de relations humaines, de manque de développement économique, de fatalité et d'espoirs.

La tâche semble énorme, les difficultés gigantesques mais l'espérance est au bout du chemin. Où se situer dans un Rwanda tiraillé entre traditions millénaires, haines ethniques et modernité ? Comment s'assurer que son action œuvre dans un sens de paix dans un pays où chaque acte, chaque parole peut prendre des connotations qui donnent le vertige ?

Une école d'informatique dans une campagne perdue, c'est une petite goutte d'eau technologique dans un océan de misère, pourrait - on dire. Mais c'est un foyer de savoirs, une ouverture exceptionnelle sur le XXIe siècle. Les difficultés de fonctionnement sont à relativiser face au but sur le long terme. Avec des soubresauts, des dérapages liés à la jeunesse, liés à l'adaptation à l'Afrique, le projet travaille, me semble-t-il justement, dans le sens de la paix et la réconciliation. A travers la connaissance qu'il transmet, mais aussi par l'espoir qu'il suscite en donnant un avenir à des jeunes.