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Dr Cheikh Mbacké Gueye, écrivain*, chercheur et chargé de cours à l'Académie Internationale de Philosophie du Liechtenstein:

" Nous assistons à un changement de paradigmes dont les relais demeurent les médias".
" Il faut cerner les contours entre la critique constructive et le dénigrement stérile, le scepticisme relativisé et la négation absolue"
" J'ai appelé à une " catharsis des médias " pour la simple raison que ces derniers sont devenus très incontrôlables. Et ce caractère incontrôlable s'exprime dans non seulement la mise sur la scène publique de contenus immoraux, mensongers et dangereux, mais encore dans l'intrusion de préoccupations subjectives qui font primer les intérêts particuliers au détriment de ceux de la communauté dans son ensemble".

Comment avez-vous analysé ou quel commentaire faites vous des caricatures de Mohamed (PSL) parues dans la presse occidentale?

" La sortie des caricatures du prophète Mohamed (PSL) pose de nombreuses questions qui sont à la fois importantes et sensibles. Les impressions, commentaires et réponses que je pourrais fournir ici ne peuvent donc être que des ébauches qui participeraient au débat sans se donner la prétention de l'épuiser. Car, en définitive, il est du devoir des islamologues et autres érudits d'aborder avec plus d'autorité et de profondeur certains aspects de ce débat.

Pour en revenir à cet " évènement ", je ne peux d'abord m'empêcher de poser une question primaire concernant la motivation profonde des auteurs de ces caricatures. Lesquelles motivations, du reste, quelles qu'elles puissent être, ne peuvent en aucune manière tenir lieu de justifications/justificatifs pertinents au regard de la situation géopolitique du monde où l'Occident et le monde musulman, à force de développer toutes sortes de complexes et suspicions, et de transférer les questions purement politiques et stratégiques vers le champ religieux, installent le monde entier dans une situation difficile à gérer. Devant cette donnée évidente et non moins importante, il aurait été beaucoup plus sage, responsable et raisonnable que les médias occidentaux en particulier - tous les médias en général - nous livrent un traitement intelligent et respectueux de certains discours et de certaines occurrences linguistiques et comportementales dans le but de " dégeler " et de " décontracter " les tensions qui sont réelles entre l'Occident et le monde musulman dans son ensemble. Vouloir se lancer dans une provocation qui tait son nom ne fait en réalité qu'attiser le feu qui couve depuis longtemps maintenant.

Cependant, la sortie des caricatures du prophète Mohamed (PSL), dans l'ensemble, nous interpelle surtout sur une question fondamentale et essentielle portant sur la primauté ou l'échelle de valeur entre la liberté de la presse et la liberté liée aux croyances et pratiques religieuses. Bien que ces deux libertés ne soient pas fondamentalement mutuellement exclusives et antagoniques, il demeure qu'elles peuvent souvent se rencontrer sur des plages hostiles. Et je pense que nous sommes de plain pied dans ce cas là : il s'agit d'un conflit d'autorité face auquel il convient d'éviter de raisonner avec des termes exclusifs. Tout au contraire, il nous faudrait veiller à retrouver une plage où nous pourrions faire valoir ces deux libertés, sans pour autant verser dans aucune sorte de relativisme.

En outre, il nous incombe de ne pas aller dans le sens d'un nihilisme et d'un anarchisme qui relégueraient les croyances et pratiques religieuses au bas de l'échelle pour promouvoir des libertés d'expression qui saperaient la cohésion sociale. Car la satire peut bien revêtir certains aspects relevant de la moquerie pure et simple; Et on peut aussi " châtier les mœurs en riant ", mais on ne peut pas se permettre de piétiner les croyances et convictions religieuses profondes tout en espérant se rendre utile à la société. C'est en définitive un appel à cerner les différences et contours entre, par exemple, la critique constructive et le dénigrement stérile, le scepticisme relativisé et la négation absolue… Il faudrait que l'on s'essaie à cette retenue qui dénote un certain respect d'autrui et des valeurs et symboles qu'il compte honorer et vénérer.

Cependant, je ne crois pas que les réactions violentes observées ça et là soient des réponses adéquates et appropriées. Au plus, les musulmans auraient-ils mieux fait de ne pas verser dans la violence, en organisant des manifestations pacifiques et des conférences qui leur auraient donné l'occasion de discuter de cette question en profondeur. Car, en définitive, ce problème des caricatures nous interpelle sur d'autres points auxquelles il nous faudra impérativement donner des réponses, en tant que musulmans".

A la page 98 de votre livre, vous parlez de la suspicion que créent les médias. Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène?

" En réalité j'ai plutôt abordé dans l'ouvrage auquel vous faites allusion (Peace and Intercultural Dialogue, Heidelberg: Universitätsverlag, 2005) certains types de suspicion qui découlent d'une ignorance notoire qui est, à son tour, entretenue par certains médias. Cette ignorance que j'ai abordée qui est étroitement liée au culte des préjugés, reste fondamentalement attachée à des attitudes qui interpellent notre subjectivité profonde. Nous nous voyons ainsi souvent victimes d'élans égoïstes et d'instincts de conservation qui refusent toute possibilité d'entretenir avec l'autre des relations saines, paisibles et amicales. Notre propre environnement subjectif renferme plusieurs mécanismes qui se trouvent à la frontière de l'épistémologie et de l'éthique. En d'autres termes, il nous faudra toujours - et autant que possible - travailler à rendre équilibré, fluide et constructif le lien entre les catégories de la pensée et du savoir et celles de la morale.

De nos jours, nous assistons à un changement de paradigmes dont les relais demeurent sans conteste les médias. Des nouvelles manières de penser, de nouvelles catégories de " se positionner par rapport au monde " voient le jour, commandées, pour ainsi dire, par l'émergence de questions nouvelles engendrées par la géopolitique actuelle. Mais, la question que l'on ne manquerait pas de se poser est la suivante : " s'agit-il réellement d'inventer de nouveaux paradigmes ou d'adapter les paradigmes anciens aux nouveaux défis actuels ? " Cette question se trouve au centre de nos préoccupations et il suffit de jeter un regard vers les problèmes que rencontrent, par exemple, nos religions, pour déceler toute son importance et la pertinence d'en parler aujourd'hui. Ma conviction profonde est qu'il est moins question d'inventer de nouvelles modes de penser, de nouvelles catégories morales que d'adapter la morale classique traditionnelle aux challenges de l'heure.

Par ailleurs, l'influence des médias sur nous se déroule souvent en nous. Les médias agissent sur nous ; et ceci avec une profondeur insoupçonnée. Adoptant ainsi la position du consommateur passif, nous ne nous donnons pas le temps, l'audace ni le reflexe de nous arrêter un peu et de (nous) poser des questions. Or, dans le cas où nous optons de questionner la " continuité lisse des évidences ", de rompre avec la dictature des medias sur notre propre personne et sur notre environnement, nous entamons sans nul doute notre ascension vers les hauteurs de la connaissance réelle objective qui est seul gage d'un dialogue avec l'autre qui se veut prospère et fertile. Bref, il y a tout un travail de critique de l'information qui doit prendre le pas sur la consommation passive aveugle".

Plus loin, vous appelez à une "Catharsis des média". Pourquoi cet appel?

" J'ai appelé à une " catharsis des médias " pour la simple raison que ces derniers sont devenus très incontrôlables. Et ce caractère incontrôlable s'exprime dans non seulement la mise sur la scène publique de contenus immoraux, mensongers et dangereux, mais encore dans l'intrusion de préoccupations subjectives qui font primer les intérêts particuliers au détriment de ceux de la communauté dans son ensemble. Le paysage médiatique se retrouve dans une situation anarchique qui ouvre des brèches à des manipulations et propagandes de tous genres. Il nous incombe ainsi d'opérer une " catharsis " en prenant le soin et le temps d'analyser, de scruter et de décrypter, les contenus et messages provenant des médias. En somme il s'agit avant tout de respecter une certaine distance vis-à-vis de ce qu'il nous est donné d'apprendre par les médias, mais tout en ne versant pas dans la désinformation.

A cette tâche, les adultes devraient aider les jeunes et les enfants qui n'ont pas, pour la plus part, cette capacité intellectuelle de prendre du recul et de la distance par rapport à ce qu'ils parviennent à voir dans les médias. L'éducation se trouve ici l'instrument approprié pour vaincre les velléités destructrices et propagandes de toutes sortes qui sapent la bonne cohabitation entre les humains. C'est du reste avec le recul que nous nous donnons les moyens de voir ce qui relève de l'objectivité et ce qui relève de préoccupations subjectives et de partis pris pouvant engendrer des conséquences désastreuses. Là aussi, notre monde demeure un laboratoire fertile : le développement fulgurant des moyens de communication comme la télévision, Internet, etc., nous a installés dans un contexte qui favorise le culte et la propagation de suspicions et de préjugés qui résultent souvent de notre incapacité à prendre du recul par rapport aux choses et à vaincre la facilité. Il nous faudrait ainsi non seulement agir sur la nature de la connaissance, mais encore aller au-delà, i.e., dans le culte de valeurs éthiques à même d'aider à reconstruire l'humain comme un tout".

Vous parlez de Senghor en reprenant sa philosophie de l'enracinement et de l'ouverture. Pensez- vous que cet enseignement de Senghor est toujours actuel?

" Je crois que la philosophie de Senghor de l'enracinement et de l'ouverture reste encore plus qu'actuel. D'abord parce qu'elle a trouvé une géopolitique et un environnement favorables car nous sommes dans un village planétaire. La mondialisation, qu'elle soit un processus dialectique qui suit encore son cours ou un produit fini, fait naître des états d'affaires qui favorisent l'intégration en rapprochant les hommes qui appartiennent à des contextes différents et qui se réclament de cadres socioculturels et religieux différents.

Non seulement la théorie senghorienne de l'enracinement et de l'ouverture doit elle être prise comme une dialectique dont les deux termes doivent nécessairement aller ensemble, mais encore faudrait-il éviter de " transférer " cette dialectique vers des niveaux où elle n'est pas destinée à s'appliquer. En outre, cette dialectique nous aide à reposer de manière plus simple l'épineuse question de l'incompatibilité quand on en vient à certaines pratiques religieuses, culturelles, etc. C'est-à-dire que nous nous trouvons souvent entre le marteau de notre propre culture et l'enclume de principes généraux universels ; ce qui appelle à des choix difficiles si nous voulons échapper à un tiraillement interne éternel qui occasionnerait une trépidation stérile. Au cas où nos principes et principes culturels entrent de manière flagrante en conflit avec ceux des autres, nous risquons de nous retrouver dans une situation de conflits avec nous-mêmes et avec les autres.

En élaborant sa dialectique de l'enracinement et de l'ouverture, Senghor a indiqué des plages d'application comme le domaine linguistique en insistant, par exemple, sur l'utilité d'installer l'enfant d'abord et avant tout dans sa langue maternelle avant de lui apprendre d'autres langues secondes. L'enracinement doit - sur un axe temporel - être entretenu en premier lieu. Car, si nous voulons utiliser ici une image, celle de l'arbre en serait une parfaite illustration : l'arbre qui trouve son point d'encrage dans ses racines avant de pouvoir donner des branches et fleurir. Bref, l'enracinement requerrait de nous une connaissance de soi que les philosophes comme Socrate se sont évertués à entretenir et à communiquer. Sans cette connaissance de soi - de sa propre personne comme un tout - il est impossible d'entrer dans un dialogue fertile avec l'autre.

Sur ce chapitre le message de Senghor trouve encore davantage de sens en ce qu'il nous permet de réfléchir de manière plus articulée sur la question actuelle de l'attitude appropriée à adopter quand nous sommes " assaillis " par toutes sortes d'éléments culturels extérieurs qui voyagent à une vitesse inouïe dans l'espace planétaire poreux. Son message provoque aussi en nous des questions telles que l'acceptation et le rejet, l'adoption et l'assimilation, le particularisme et l'universalisme, qui sont autant de sujets qui méritent un regard perspicace parce que se trouvant au cœur de ce qu'il est signifie même de vivre au vingt-et-unième siècle. L'autre mérite de ce message repose, à mon avis, sur l'appel implicite à (re) considérer l'être humain comme une somme, dans toutes ses manifestations qui ont trait à ses identités culturelles, sociales, religieuses et politiques. Sur un plan beaucoup plus pratique, je crois aussi que la théorie de l'enracinement et de l'ouverture pose encore des questions beaucoup plus difficiles à répondre qui entrent dans le cadre du débat houleux entre absolutistes et relativistes".
*Jeune chercheur sénégalais, Cheikh Mbacké Guèye a dirigé l'ouvrage collectif en anglais "Intercultural dialogue" qui a regroupé des personnalités bien connues comme le philosophe Djibril Samb, le Prince de Liechteinstein etc. Dans cet entretien exclusif, il revient sur les "Visages de Mahomet" et analyse la situation des média à l'heure de la mondialisation.


Propos recueillis par El Hadji Gorgui Wade NDOYE